AVIGNON OFF : UN GODOT MÉTICULEUX

Jean-Pierre Han

9 juillet 2025

in Critiques

En attendant Godot de Samuel Beckett. Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles, à 21 heures, jusqu’au 26 juillet, sauf les 9, 16, 23. Tél. : 04 32 76 24 51. www.theatredeshalles.com

En_attendant_Godot_0739 © Pierre_Grosbois

En attendant Godot de Samuel Beckett est devenu au fil du temps (après avoir longtemps patiné au départ !) une œuvre si emblématique avec ses « clochards métaphysiques » que désormais le premier réflexe à l’annonce d’une nouvelle mise en scène de la pièce est de regarder quels vont en être les interprètes. Dans ce registre la dernière proposition, celle de Jacques Osinski a de quoi allécher. Le quatuor qu’il réunit (le cinquième personnage, le petit garçon, messager de Godot n’est qu’une image vidéo !) est, comme toujours chez lui, de tout premier ordre. Que l’on en juge : Jacques Bonnafé et Denis Lavant se partagent les rôles du célèbre duo Vladimir et Estragon, Jean-François Lapalus et Aurélien Recoing ceux de Lucky et Pozzo… Quand on sait en outre qu’il y a entre Jacques Osinski et Denis Lavant tout un parcours commun dans l’œuvre de Beckett (et pas seulement dans cette œuvre d’ailleurs), et qu’ils accumulent succès sur succès, année après année, au théâtre des Halles où se donne ce dernier spectacle, autant dire que tous les augures annonçaient le plus grand des succès, ce qu’atteste la salle déjà comble dès le premier soir.

Comme parfois avec ce type d’augure il va falloir en rabattre. Non pas que le spectacle présenté dans la grande salle du théâtre qui ne semble pas, de prime abord, convenir au chef-d’œuvre de Beckett, soit raté, loin de là, mais il n’a pas l’aura et l’élan que l’on aurait pu espérer. Reste donc à tenter d’analyser les freins à une totale adhésion. Mais disons-le d’emblée, chacun dans sa partition particulière, joue de parfaite manière en respectant à la lettre, toutes les indications scéniques : est-ce suffisant ? Tout y est bien pourtant jusqu’aux indications scéniques de l’auteur respectées à la lettre, avec le petit rocher sur lequel est installé Estragon en début de spectacle côté jardin, l’arbre planté un peu plus côté cour quasiment en milieu de scène… alors ? Alors rien justement : pas d’étincelle, pour ainsi dire, pas vraiment de connivence entre deux humains, trop humains Vladimir et Estragon qui semblent jouer en-dedans. On finit par attendre avec eux, c’est-à-dire à trouver le temps long, jusqu’à l’intrusion tonitruante du duo formé par Aurélien Recoing (que l’on voit décidément de manière générale trop peu sur scène) qui joue avec une belle autorité naturelle, et Jean-François Lapalus qui porte en lui une charge poétique naturelle. La scène (le plateau) semble tout à coup trop étriquée, le fond de scène fermé par un grand écran blanc, le spectacle pas à sa véritable place : est-ce l’effet d’un spectacle pas encore tout à fait rodé ? On ne sait. Peut-être n’avons plus non plus l’habitude d’une telle littéralité du jeu des acteurs en ce qui concerne cette œuvre comme si chacun décryptait sa propre partition sans vraiment lever les yeux vers ses partenaires. Cela crée au bout du compte une étrange sensation, et on en revient à l’éternelle question concernant certaines œuvres de Beckett : comment la saisir et la faire vivre jusque dans extinction ?

Photo : © Pierre Grosbois