AVIGNON IN : Ostermeier piégé
Le Canard sauvage d’Henrik Ibsen. Adaptation et mise en scène de Thomas Ostermeier. Opéra Grand Avignon, du 7 au 16 juillet à 17 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

De la fin du siècle dernier à aujourd’hui, sur près d’une trentaine d’années, Thomas Ostermeier entretient avec le Festival d’Avignon une relation privilégiée : il aura connu les directions de Bernard Faivre d’Arcier, du duo Vincent Baudriller et Hortense Archambault, d’Olivier Py. Le voici donc aujourd’hui invité par Tiago Rodrigues. Une bonne affaire (tête d’affiche, etc.) pour ce dernier ? Pas si sûr que cela, c’est que le temps a passé et celui qui cassait la « baracke » (pardon pour ce vilain jeu de mot), n’est plus ce qu’il était. En témoigne donc ce travail sur une pièce d’Ibsen, un auteur qu’il affectionne tout particulièrement et dont, rien que lors des festivals d’Avignon, il a déjà, avec un vrai et mérité succès, présenté Une maison de poupée (Nora), en 2003, et surtout Un ennemi du peuple en 2012. Justement la relation entre ce dernier spectacle et Le Canard sauvage qu’il propose aujourd’hui paraît d’une éblouissante évidence. Ce que développait Un ennemi du peuple, avec la recherche effrénée de la vérité, se transforme dans Le Canard sauvage en interrogation et mise en cause de cette même absolue recherche, et surtout des dégâts que cela peut provoquer. Comme si Ibsen s’était évertué à se répondre à lui-même, en apportant des
arguments contradictoires et en tout cas, en approfondissant – théâtralement – sa réflexion (le Canard sauvage a été écrite en 1884, seulement deux ans après Un ennemi du peuple).
Marqué par le succès rencontré par sa mise en scène d’Un ennemi du peuple, Thomas Ostermeier tente de récidiver avec Le Canard sauvage. Là aussi il a mis la main à la pâte au plan du texte (et même de la distribution ne conservant quasiment qu’un quintette principal et trois autres comparses) et propose en collaboration avec Maja Zade une adaptation qui semble-t-il prend des libertés encore plus grandes qu’avec son spectacle précédent. C’est là où le bât commence à blesser sérieusement, et on ne comprend plus très bien sur quel pied danser entre ce qui appartient à l’univers d’Ibsen et ce qui est de l’ordre d’une certaine « modernité ». Reste qu’au bout du compte la question est de savoir comment un metteur en scène du talent d’Ostermeier qui en son temps a vraiment renouvelé l’art de la mise en scène en le rendant à sa stricte contemporanéité, peut avec cette proposition sur le Canard sauvage, présenter un travail plutôt vieillot dans sa conception et sa réalisation. Ce ne sont pas les quelques rappels forcenés à une certaine modernité (musicale notamment) qui changent quoi que ce soit. Ils sont même dérisoires. Ostermeier est pris en étau entre deux pôles contradictoires, et s’il veut à tout prix souligner le côté somme toute désuet dans sa formulation de la démonstration d’Ibsen, c’est réussi, allant jusqu’à rendre quasiment ridicules ses personnages principaux certes assumés, comme toujours chez lui, par d’excellents comédiens, mais cette fois-ci poussés vers le ridicule. Comme si, pour affermir sa démonstration, Ostermeier les avait incités à se caricaturer eux-mêmes, ce qu’ils n’hésitent pas à faire. De caricature nous y sommes en plein, celle d’Ibsen et/ou d’Ostermeier ?
On comprend bien qu’il y a là une critique d’un certaine forme de théâtre traditionnel, soit, mais Ostermeier prête le flan au même travers… le tout dans un décor de Magda Will dont on se demande en quoi le fait d’être sur un plateau tournant apporte quoi que ce soit à l’ensemble. C’est du vrai-faux théâtre d’aujourd’hui où l’on retrouve les tics du metteur en scène, notamment avec interpellation du public, salle allumée, etc.
Il y a de quoi être navré.
Photo : © Christophe Raynaud de Lage
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