À CONTRE-COURANT

Jean-Pierre Han

22 mars 2025

in Critiques

Théâtre et amitié (triptyque) : Je pars deux fois, Théâtre et amitié, la table planétaire de Nicolas Doutey. Mise en scène de Sébastien Derrey. Présenté à Théâtre Ouvert jusqu’au 25 mars. Puis les 29 et 30 avril à la Comédie de Béthune.

Les textes des pièces sont édités à Théâtre Ouvert (tapuscrits).

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« Théâtre et amitié » nous dit Nicolas Doutey qui réunit sous cette appellation trois de ses textes – un triptyque donc –, Je pars deux fois, Théâtre et amitié ainsi que la dernière née, la Table planétaire. Admettons donc, mais on nous permettra tout de même de nous interroger sur cette notion d’amitié ainsi soudainement liée au théâtre. On le fera avec d’autant plus d’intérêt que ce genre de sujet n’est guère chose courante dans le flot théâtral d’aujourd’hui et que l’on se trouve ainsi, dès le départ, en décalage total avec les différents courants d’écritures contemporaines. On est en outre particulièrement intrigué lorsque l’on apprend deux ou trois petites choses concernant l’auteur qui a le mérite de n’être justement pas seulement auteur, que la pratique scénique ne lui est pas inconnue, puisqu’il a été pendant un long temps l’assistant d’Alain Françon, lequel ne s’est pas fait faute de le mettre en scène avec succès en présentant une autre de ses œuvres, Le Moment psychologique. Dramaturge Nicolas Doutey l’est ainsi dans tous les sens du terme. À poursuivre la tentative de connaissance de l’auteur, on apprendra qu’il a cofondé une revue artistique et littéraire dans laquelle il a publié des traductions de pièces de Gertrude Stein, des textes littéraires et des entretiens avec Noëlle Renaude (tiens, tiens !), Jon Fosse ou Grand Magasin… Passons car le propos ici n’est pas de faire la biographie de Nicolas Doutey, mais de tenter de mieux le cerner, au cas où son récent triptyque soulèverait un certain nombre de questionnements. On ajoutera simplement que c’est Alain Françon qui, dès 2011, au Théâtre Ouvert de l’époque, celui de Lucien Attoun, avait mis en espace Je pars deux fois et JourQuant au Moment psychologique qu’il mettra en scène plus de dix ans plus tard, on notera que le titre est tiré de répliques de… Feydeau, cité pas moins de trois fois en exergue par l’auteur, et là aussi il y a sans doute de quoi épiloguer…

On me pardonnera ces travaux d’approche, sans doute marquent-ils l’embarras que l’on peut avoir à tenter de saisir ce qui se dit et se joue sur la scène avec un tel type d’écriture en apparence d’une parfaite clarté voire simplicité. Or tout cela n’est peut-être qu’illusion. L’écriture de Nicolas Doutey, avec ses trames dramatiques ou pas, ne sont que faux-semblants. Mieux vaut peut-être d’ailleurs ne pas creuser davantage sauf à se retrouver devant un gouffre ou simplement devant le vide. Du langage, de la langue, Nicolas Doutey tire tout ce que l’on peut en tirer jusqu’au vertige. De la « substantifique moelle » il ne reste plus rien. Et c’est ce rien, cet aplat, que les acteurs nous servent tranquillement dans un bel exercice d’équilibristes. Et toujours, semble-t-il, au présent de l’indicatif. Sans passé, voire sans avenir ; c’est non pas le moment psychologique, mais le moment présent dans son déroulement parfois hilarant.

Cela tourne en rond ? Au procédé ? Pas du tout. En ce sens, et quelle que soit la donnée « dramatique » (retournée), les protagonistes font preuve, avec leur langue évidée, de virtuosité. Ils jouent tous le jeu d’un non-jeu absolu. Un état de paix s’installe comme dit encore l’auteur avec un sens du réel bien ancré. Jusqu’au vertige. On aura compris qu’à jouer ce jeu qui met à bas toute psychologie il faut des virtuoses sous la baguette d’un chef d’orchestre, Sébastien Derrey qui connaît la musique de la langue, lui qui a longtemps œuvré auprès de Claude Régy, qui sort tout juste d’un travail sur debbie tucker green et a par le passé déjà travaillé sur l’écriture de Nicolas Doutey (comme celles de Jon Fosse ou de Pierre Guyotat). Les virtuoses en question, Rodolphe Congé en tête, un habitué de l’écriture de Nicolas Doutey, ont pour nom Vincent Guédon, Catherine Jabot, Nathalie Pivain, Olga Grumberg et Frédéric Gustaëdt entourés de nombreux amateurs, figures muettes qui viennent les croiser de manière énigmatique.

Photo : © Christophe Raynaud de Lage