AVIGNON OFF : Entre rêve et réalité

Jean-Pierre Han

17 juillet 2024

in Critiques

Un pas de chat sauvage de Marie NDiaye. Mise en scène de Blandine Savetier. Théâtre des Halles. Jusqu'au 21 juillet à 16 h 30. Tél. : 04 32 76 24 51. www.theatredeshalles.com

PAS_DE_CHAT_SAUVAGE_MCB-12©Regis-Espanet-Studio-E.R.E..

Le titre de l’ouvrage de Marie NDiaye, Un pas de chat sauvage, est de toute beauté et dit de belle manière la teneur de son ouvrage. Le travail qu’ont effectué Blandine Savetier et Wassah Saab reprend le titre initial et accentue encore un peu plus le propos. On pourrait presqu’alors parler de « pas de côté », (ou d’entrechat !) dû à tout travail d’adaptation… C’est là aussi une sorte de déclinaison de l’ouvrage initial tout aussi bellement réalisé.

Marie NDiaye tente dans son ouvrage de se saisir de la personnalité de l’artiste cubaine (elle serait née à La Havane), Maria Martinez, la « Malibran noire ». La jeune femme a connu le succès, semble-t-il, autour des années 1850. Théophile Gautier en premier, d’autres figures artistiques comme Baudelaire ensuite auront joué un rôle important dans cette « reconnaissance ». Nadar, en personne, l’aurait maintes fois photographiée entre 1856 et 1859 ; mais est-ce bien elle que l’on retrouve sur les clichés et dont la série s’intitule « Maria l’Antillaise ». Cette « Maria l’Antillaise » est-elle bien Maria Martinez ? On aime à le croire, et cela ne fait qu’accroître les suppositions la concernant. On est simplement au fait de ses difficultés financières, de son passage des plateaux d’opéra aux théâtres et aux cafés, prolégomènes à sa disgrâce que les propos racistes plutôt courants à cette époque (même Théophile Gautier n’en n’est pas exempt) à son encontre ne font qu’accentuer. Maria Martinez quitte la France et file vers l’Espagne en 1853.

Maria Martinez fut-elle Maria l’Antillaise ?

Pour tenter de répondre à cette question le dispositif mis en place dans ce Pas de chat sauvage se révèle être dans sa mise en abyme éminemment théâtrale. Soit une universitaire interprétée avec une belle et subtile autorité par Natalie Dessay qui travaille sur le « cas » Maria Martinez, ce que tout le monde ignore. Or la voici contactée par une certaine Marie Sachs (Anne-Segla qui, dans le spectacle interprète plusieurs rôles) détentrice, dit-elle, de renseignements sur la chanteuse et danseuse cubaine, et prête à lui communiquer des informations sur elle. Premier élément de mystère : personne n’est censé être au courant des recherches de l’universitaire… Comment Marie Sachs a-t-elle pu savoir que l’universitaire travaillait sur ce sujet ? Les deux femmes finissent par se rencontrer… Point de départ, ou plutôt poursuite de ce jeu de miroirs ; Marie Sachs invitant la narratrice à venir voir l’artiste à l’Alhambra et se disant prête à l’aider dans ses recherches… Sur scène (belle et troublante scénographie de Simon Restino également responsable des costumes avec Blandine Savetier), apparaît Maria Martinez… Ce n’est là, quasiment, que le début d’un parcours scénique à la fois troublant, bien sûr, mais mené de main de maître par Blandine Savetier, d’autant que la musique de Greg Duret, dont la présence sur scène ajoute encore au mystère et au trouble. Il faut reconnaître à la metteure en scène d’avoir su, avec une intelligence « mathématique », gérer cette pelote d’intrigues au cœur d’un univers fascinant, et guider les comédiennes dans leur démarche feutrée traversée de violents éclairs, aux frontières du rêve.

Photo : © Régis Espanet.