AVIGNON OFF : Une Ballade initiatique

Jean-Pierre Han

9 juillet 2024

in Critiques

Lune jaune, la Ballade de Leila et Lee de David Greig. Mise en scène d’Olivier Barrère. Théâtre de la Manufacture, au Château. Jusqu’au 21 juillet à 9 h. 55. Tél. : 04 90 85 12 71.

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Une jeune fille est assise quasiment à l’avant-scène devant des praticables bas installés en arc de cercle, lointaine évocation en miniature du théâtre grec dû à Érick Piano ? Le guitariste et ordonnateur des effets sonores, Nico Marcillo, est installé un plus haut au centre ; il accompagnera tout le déroulé des événements, l’œil rivé sur la comédienne pour suivre, appuyer voire « commenter » le moindre de ses faits et gestes.

La Ballade de Leila et Lee – car c’est bien le sous-titre de cette Lune jaune, et il s’agit bien effectivement d’une ballade comme on les chante – va pouvoir débuter : le signal est donné de manière énergique par la jeune fille dont tous les mouvements, gestes et paroles (émises dans leur tranchante et parfaite diction) sont d’une précision à couper au couteau. On connaît d’emblée le tempo de la ballade. Avec la donnée d’une adolescente mutique surnommée « la silencieuse », Leila dont les parents, des immigrés, sont désormais bien intégrés, semble-t-il, dans la société de la petite ville d’Inverkeithing banlieue qui jouxte la capitale Edimbourg, la ville natale de l’auteur David Greig où il vit toujours et dirige le Théâtre Royal Lyceum. Mais Leila rêve à autre chose, rêve et va inventer un scénario qui verra le jour un vendredi soir du côté d’un supermarché… Entrée en scène de Lee surgi des coulisses et présentation du tout jeune homme, casquette vissée (depuis ses cinq ans) sur le crâne, dégaine appuyée de petit loubard, père disparu et mère alcoolo avec son amant amoureux, Billy, aux relations plus que conflictuelles avec son presque beau-fils : il le paiera de sa vie. Voilà pour le début du « road movie » qui développera nombre d’événements assortis d’autant de coups de théâtre dans des paysages grandioses, forêts profondes, montagnes, grottes, avec un personnage supplémentaire, celui d’un garde-chasse qui s’avérera être le père de Lee, etc, bref tous les ingrédients du genre, très habilement distillés par l’auteur qui, en terme de scénario, s’y connaît particulièrement, son œuvre théâtrale est d’ailleurs conséquente et pas tout à fait inconnue en France. C’est écrit ici de manière étonnamment serrée et le metteur en scène Olivier Barrère suit le mouvement avec doigté, sans fioriture aucune, et trouve le juste tempo d’emblée. Il est aidé par Aurélie Pitrat pour ce qu’ils appellent la fonction de « mise en jeu » d’ordinaire également dévolue au metteur en scène. Acceptons-en d’autant mieux l’augure que pour ce qui concerne l’interprétation elle est d’une grande justesse (avec Thibault Pasquier – Lee –, Titouan Huitric – Billy – et Olivier Barrère en personne – Franck, le garde-chasse) et surtout la superbe prestation de Marion Bajot dans le rôle de Leila qui mène la barque à tous les niveaux, imprime son rythme à toute la représentation, distribuant pour ainsi dire les répliques à tous ses partenaires. Ce qu’elle réalise là est tout à fait exceptionnel, et le duo (le couple ?) qu’elle forme avec Lee épatant pour ce qui apparaît comme un authentique voyage initiatique.

Photo : DR