Heiner Müller d’hier à aujourd’hui

Jean-Pierre Han

20 janvier 2023

in Critiques

Rivage à l’abandon, Médée-Matériau, Paysage avec Argonautes de Heiner Müller. Mise en scène de Matthias Langhoff. Spectacle créé à la Comédien de Caen le 9 janvier 2023. Au CDN La Commune à Aubervilliers, du 26 janvier au 2 février, à 19 h 30. Tél. : 01 48 33 16 16.

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C’est une relation exceptionnelle qui a uni et continue à unir Matthias Langhoff à Heiner Müller. En France, voilà près d’un demi siècle que le metteur en scène s’évertue à présenter son travail sur et autour de l’œuvre de son aîné. Une rare et bienheureuse fidélité débutée en 1977 avec La bataille/Scènes d’Allemagne en tournée après avoir été créée en 1975 à la Volksbühne, en collaboration avec Manfred Karge. Ce n’était pas tout à fait la première fois que Heiner Müller était joué en France, Bernard Sobel ayant déjà présenté Philoctète en 1970. Mais tout de même, c’est bien à partir de La Bataille que l’on put (mieux) faire connaissance avec l’univers et la pensée du dramaturge allemand. Matthias Langhoff, bien sûr, prenant une part prépondérante dans cette entreprise, bientôt suivi par Jean Jourdheuil, le traducteur attitré de Heiner Müller, lui-même metteur en scène qui acheva cette fonction en présentant en 2014 une superbe Vie de Gündling Frédéric de Prusse sommeil rêve cris de Lessing, dont aucun directeur de théâtre français, bien évidemment, ne voulut…

Voici donc Matthias Langhoff avec la trilogie composée de Rivage à l’abandon, Médée-Matériau et Paysage avec Argonautes (abrégé en RMP pour aller vite) tel qu’en lui-même. Une trilogie que le dramaturge avait lui-même mis en scène en 1983 au Schauspielhaus Bochum avec la collaboration de… Matthias Langhoff ; nous y revoilà donc, au cœur du mythe fondateur de Médée, au cœur des mythes donc et des personnages antiques qui ont hanté l’œuvre de Heiner Müller tout au long de sa vie. On pourra de ce point de vue à nouveau citer Philoctète, mais aussi Prométhée ou Héraklès 2 ou l’hydre, par exemple, des références que l’on ne cesse de retrouver dans ses poèmes comme celui d’Ajax par exemple (qui donnera naissance à sa dernière œuvre, Germania 3)…

Pour ce qui concerne la RMP sans doute est-il bon de préciser que l’écriture des trois volets du triptyque a été réalisée sur une longue durée, des années 50 (pour Rivage à l’abandon), aux années 80 pour Paysage avec Argonautes, en passant par les années 60 pour Médée-Matériau. Soit une trentaine d’années, le tout dans une structure où l’on distinguera un dialogue en vers entre des personnages mythologiques, Médée et Jason, encadré par deux textes, Rivage à l’abandon et Paysage avec Argonautes, eux aussi versifiés, et dans lesquels on trouve des références contemporaines. Des mythes à une interpellation du temps présent, la relation est constante chez Heiner Müller et Matthias Langhoff en fait son miel qui ajoute dans sa mise en scène un prologue en forme d’exposition dans laquelle le spectateur est convié à naviguer devant de grands panneaux représentant une photo de Heiner Müller allumant une cigarette en surimpression sur fond de désolation avec arbre décharné, et une autre photo représentant la carcasse d’un bateau dont la proue est échouée sur un socle de béton. Ainsi commence – une entrée en matière – la visite présentant sous vitrine un paquet de cigarettes populaires du temps de la RDA et un autre paquet, de préservatifs, celui-là de la même époque. Dans une autre vitrine apparaît la maquette de l’Argo, le bateau des Argonautes partis à la recherche de la Toison d’or. Et, fermant le passage vers un autre espace, une petite installation permettant d’entendre une pièce radiophonique de Heiner Goebbels, Verkommenes ufer (Rive délabrée) écrite par Heiner Müller, réalisée en 1984, le compositeur ayant demandé à des passants de Berlin de lire ce texte… On ne saurait être plus clair sur les intentions de Matthias Langhoff. Ce le sera encore plus lorsque, passage vers l’autre espace dégagé, les spectateurs seront invités a assister à la mise en scène du triptyque. Dans le vaste espace également aménagé par Catherine Rankl, une complice de toujours du metteur en scène, qui a signé dans la galerie l’exposition au titre très explicite de « Paysage du temps », on retrouve l’ « univers » cher à Heiner Müller (avec gazinière bien sûr !). Alors que des rails tracent une frontière longitudinale devant les spectateurs – on retrouve le même arbre décharné à l’une des extrémités – se joue mené par quatre comédiens, Claudio Codemo, Laura Lemaître, tout deux également régisseurs, Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Loliée – la réécriture du mythe et de la tragédie dans la relation qu’elle entretient avec le contemporain : une sorte de retour puisqu’aussi bien le monde désastreux d’aujourd’hui ne le cède en rien au monde dans lequel vivait Heiner Müller. Le triptyque demeure d’une « actualité terrifiante » pour reprendre le mot du metteur en scène.

On retrouve bien évidemment, et avec un immense plaisir, la marque de fabrique de Matthias Langhoff qui n’hésite pas à enfoncer le clou et à affirmer que « le mode de narration de RMP a plus à voir avec la peinture ou la sculpture qu’avec les modes de narrations habituels du théâtre », ce qui est un peu vrai pour maints de ses spectacles, alors que l’on n’aura garde d’oublier qu’en créant ce spectacle à la Comédie de Caen, avant qu’il ne vienne au CDN d’Aubervilliers, Matthias Langhoff poursuit un compagnonnage avec Marcial di Fonzo Bo et Frédérique Liolée qui avaient récemment repris sa mise en scène de son Richard III qui avait connu un immense succès en 1995. Au vrai, c’est plus vrai que jamais, Mattthias Langhoff œuvre toujours en équipe, avec ici Véronique Appel, Catherine Rankl, Marcial di Fonzo Bo, Frédérique Liolée.

Photo : © Pascale Gely