mardi 24 avril 2018

Les années d'apprentissage de Patrice Chéreau

Journal de travail, années de jeunesse, tome 1, 1963-1968 de Patrice Chéreau. Actes Sud-Papiers/Imec (Le temps du théâtre), 272 pages, 25 euros.

On me pardonnera de commencer le compte rendu du premier volume du Journal de travail de Patrice Chéreau qui couvre ses activités de jeunesse de 1963 à 1968, par l'éloge du texte d'Ariane Mnouchkine qui ouvre l'ouvrage. La partie immergée d'un jeune iceberg est le titre de son intervention en forme d'hommage : il est remarquable dans sa justesse et s'achève sur ce beau questionnement : « Pourquoi donc ai-je eu tant de mal à écrire ces quelques notes sur les notes de Patrice ? Est-ce le deuil qui veille en moi ? » Elle aura pourtant mis le doigt sur les points essentiels de ces notes. Et d'abord sur le fait qu'ils portent la marque de « cette jubilation qui était la nôtre. La jubilation de cette époque. Tout allait advenir de notre vivant. Nous verrions l'aube. Nous la verrions puisque nous allions la faire apparaître ». Autre notation, souriante et paradoxale : « Les notes, mêmes géniales, d'un metteur en scène, même génial, doivent être tenues secrètes du public à venir »… Les notes de Patrice Chéreau dans ses années de jeunesse sortent de leur secret, elles sont passionnantes, et on peut remercier Julien Centrès de nous les donner à lire. En 1963 Patrice Chéreau œuvre au sein du groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand à Paris. Il va y signer sa première mise en scène, celle de L'Intervention de Victor Hugo. Ce qui frappe d'emblée c'est le sérieux (pas toujours à l'œuvre dans la préparation des spectacles des groupes théâtraux lycéens) de son travail. Jusque dans les moindres détails déjà concernant l'analyse de la pièce choisie et son adaptation ; là le tout jeune homme ne se gêne pas pour opérer coupures et transformations sur le texte pour rendre les choses « avec le maximum de clarté et de lisibilité ». Clarté et lisibilité pour montrer de manière forte « la lutte des classes dans sa réalité politique avec ses contradictions ». À l'époque (celle dont parle Mnouchkine) Patrice Chéreau est intellectuellement dans la mouvance marxiste. Il n'hésitera pas dans ses notes pour sa mise en scène de Fuente Ovejuna de Lope de Vega l'année suivante de citer carrément L'Idéologie allemande de Marx et Engels, et de s'exhorter à « relire Engels (et Marx bien sûr) », puis Althusser avec sa description d'un théâtre matérialiste dont il fera encore état dans sa mise en scène des Soldats de Lenz en 1966... Pour l'Intervention il emprunte beaucoup à Brecht et à son gestus qui est « l'image formée par les transformations qu'impose au geste sa propre existence sociale »… La pièce s'y prête qui met en scène un couple d'ouvriers, les Gombert, Edmond et Marcinelle, qui envie la vie de deux autres personnages de la haute société. Ce qui est frappant dans ces premières notes c'est la maturité du jeune Chéreau (il avait à peine vingt ans), attentif aux moindres détails de plateau, ceux concernant la musique, le rythme, le maquillage, l'adjonction de figurants pour mieux affermir son propos, etc. On le verra ainsi pour sa mise en scène – l'une des plus célèbres de ses débuts – de L'Affaire de la rue de Lourcine de Labiche parler de la poussière (c'est lui qui souligne) dans ce monde de la société bourgeoise : « Quand on met le couvert, on tape la nappe. Pendant la pièce, on balaye, on tape les tapis, trouver un ton des couleurs qui soit poussiéreux : gris argenté, blanc sale, jaune pisseux, grenat déteint »… Dans ces premiers spectacles, de L'Intervention à L'Affaire de la rue de Lourcine, en passant par Fuente Ovejuna et L'Héritier du village de Marivaux, Chéreau signe à la fois la version scénique de la pièce choisie, la mise en scène ainsi que les décors. Qui plus est, il fait partie de la distribution. Ce n'est qu'à partir des Soldats et jusqu'au Dom Juan de Molière (qui ne sera créé qu'en 1969) qu'il se retirera des plateaux. Par-delà l'intérêt des notes de mises en scène, stricto sensu, celles concernant la vie de la troupe sont également tout à fait intéressantes dans l'exacte mesure où l'on assiste au passage de l'état d'amateur du groupe à celui de professionnel. C'est clairement énoncé en 1966 au moment de L'Affaire de la rue de Lourcine et avant qu'il ne s'attaque à L'Héritier du village de Marivaux et Les Soldats de Lenz dans un paragraphe intitulé « Professionnalisme » parmi d'autres éléments de réflexion clairement indiqués par des titres : « Autoritarisme », « La fausse démocratie », « La collaboration », où il se pose sans ambiguïté comme chef de troupe. « Faire tôt ou tard le saut, à sauter le pas »… « Je pose la question : combien veulent faire de cette occupation leur métier et combien se sentent les moyens de le faire ? » On peut considérer que la période évoquée qui va de 1963 à 1968 est d'autant plus intéressante qu'elle constitue ce que l'on pourrait appeler ses années d'apprentissage, expression peut-être impropre dans la mesure où dès ses premiers pas, Chéreau « sait » déjà beaucoup de choses et apprend à une vitesse accélérée. Dès 1966 il est déjà aux commandes du théâtre de Sartrouville qu'il quittera en 1969. En 1968 et la secousse de mai, Chéreau travaille simultanément sur Dom Juan et Le Prix de la révolte au marché noir de Dimitri Dimitriadis, un « texte moderne » qui lui permet « de raconter la révolte des étudiants, d'en montrer le psychodrame, le spectacle et aussi l'authenticité (qui se recouvrent souvent), et la menace du plus odieux des gouvernements  » On est bien, avec cette pièce et ce spectacle, dans l'actualité… On attend avec intérêt la suite de la publication de ces notes que Patrice Chéreau avait entreposées à l'IMEC : cinq autres volumes sont prévus.

Jean-Pierre Han

samedi 7 avril 2018

Feu d'artifice critique

'' Qu'ils crèvent les critiques !'' de Jean-Pierre Léonardini. Les Solitaires intempestifs. 190 pages, 14 euros.

Pressés par le temps – toujours un papier à rendre pour tenter de suivre l'actualité… – peu de critiques dramatiques se penchent sur leur pratique, et tentent de la penser. On en est réduit à se contenter de quelques bribes de réponses pas toujours originales à des questions que parfois des curieux leur posent. Avec Qu'ils crèvent les critiques ! qui reprend et parodie avec ironie le fameux titre du spectacle de Kantor, Qu'ils crèvent les artistes ! Jean-Pierre Léonardini comble de superbe matière cette lacune. Sa pratique, lui la pense, mais saisie au cœur du monde, en plein cœur de l'Histoire, comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui nous est proposé ici, ce qu'il nous offre avec générosité, c'est la description savoureuse et d'une terrible lucidité d'un chemin de vie tout entier consacré au théâtre. « Pourrait-on, s'il vous plaît, s'épargner la nostalgie ? Ce n'est pas facile, savez-vous, il n'y a pas que la jeunesse envolée. Il y a aussi le monde où nous sommes ». Tout est dit et de belle manière, un ton, sourire aux lèvres si j'ose dire, dont il ne se départira pas durant tout le livre, tout un style aussi. Parce qu'il faut le clamer d'emblée, Qu'ils crèvent les critiques ! est aussi un feu d'artifice de grand style. Rien d'étonnant de la part de quelqu'un qui a toujours martelé que la besogne critique comme il la nomme avec justesse, « procède avant tout d'un genre littéraire » et que le point de vue qu'elle développe est « soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style ». Voilà qui le distingue de la majorité de ses confrères actuels. Car, il faut bien le dire, Jean-Pierre Léonardini est sans doute le dernier d'une grande lignée de critiques que notre pays a connu. Finie la critique, finis les critiques – si j'ai bien compris le titre de l'ouvrage –. En vertu de quoi il se permet avec impertinence de nous offrir cet « adieu aux armes de la critique tout personnel » dans un bouquet final où il a l'élégance de citer, auteurs, acteurs, metteurs en scène, critiques, ces derniers presque tous disparus, et aussi camarades de travail qui l'ont côtoyé au journal L'Humanité, où il a toujours voulu œuvrer par conviction et malgré des offres de supports plus argentés. En un peu moins d'une dizaine de chapitres (neuf exactement avec un avant-propos), Jean-Pierre Léonardini retrace l'histoire du théâtre, exemples précis (de spectacles) à l'appui, sur plus d'un demi-siècle. À ce jeu large place est faite aux événements de mai 68 notamment au Festival d'Avignon et aussi avec la déclaration de Villeurbanne, le Festival qui est la pierre angulaire de toute notre activité théâtrale, laquelle, Jean Jourdheuil nous l'a bien dit, fonctionne désormais sous le signe de la « festivalisation ». Longues descriptions et réflexions des nombreux Festivals d'Avignon auquel l'auteur a participé très activement, notamment lors de l'édition 2003, année où Bernard Faivre d'Arcier, alors directeur, fut contraint d'annuler la manifestation à cause du mouvement des intermittents. Léonardini était bien là, l' « arme critique au pied » pour accompagner le mouvement et en rendre compte dans les colonnes de l'Huma. Il était encore là, et bien là, lors de l'année 2005, qui vit naître la querelle des « anciens » et des « modernes » (c'est du moins ainsi que les thuriféraires du festival et de sa direction, avec des critiques appointés par eux, tentèrent de résumer les choses), alors qu'il n'y avait qu'un rejet – celui notamment des spectacles de Jan Fabre et de Pascal Rambert – de très mauvaises et indignes productions… Je le sais pour avoir bataillé à l'époque aux côtés de Léonardini, lequel ici, à nouveau, s'en donne à cœur-joie, mais avec la sagesse de celui qui voit désormais les choses avec recul, mais passion toujours chevillée au corps... Ce livre, en effet, est un livre de passion, celle de la vie tout simplement. Il faut lire la description de certains spectacles qui hantent encore sa mémoire (et la nôtre), ceux du Chéreau des mises en scène de la Dispute ou de Dom Juan, par exemple. L'énumération des différentes versions de la pièce de Molière, de Vilar à Bourseiller en passant par Maréchal ou Sobel, est un modèle du genre. Léonardini est un peintre et un portraitiste, entre autres qualités, de première grandeur. Les étudiants en études théâtrales feraient bien d'aller y jeter un œil, histoire de revivifier une mémoire défaillante ou jamais activée. En son temps Antoine Vitez avait énoncé en ouverture de sa revue, L'Art du théâtre : « Nous parlerons de la critique de théâtre. Si souvent faible soit-elle en France, si borné soit son horizon, si pauvres ses mobiles et si petite son instruction, elle nous intéresse toujours, l'examen des tendances dont elle donne en creux témoignage nous éclaire à tout moment sur la situation politique où nous nous trouvons. » Pas de témoignage en creux chez Jean-Pierre Léonardini qui pose la question haut et fort : « Face au désordre du monde, le théâtre peut-il faire chambre à part ? » Inutile d'ajouter que la question induit d'elle-même la réponse. Cela nous vaut un beau chapitre intitulé « le rêve tamisé par la force des choses », cela nous vaut un constant balancement entre ce qui est de l'ordre de l'intime (ah, le temps qui est passé et la mémoire désormais surchargée de si grands souvenirs) et ce qui concerne les affaires du monde (et du Parti). Au vrai d'ailleurs aucun des qualificatifs de Vitez concernant la critique ne lui convient ; Léonardini est homme de (grande) culture. Il a le bon goût de l'exprimer de la manière la plus simple afin qu'elle soit accessible à tous. Tout son programme.

Jean-Pierre Han

jeudi 21 septembre 2017

Histoire d'une utopie théâtrale du XXe siècle

Le Festival mondial du théâtre de Nancy. Une utopie théâtrale, 1963-1983. Par Jean-Pierre Thibaudat, Les Solitaires intempestifs, 395 pages, 23 euros.

On me pardonnera cette impertinence d'autant plus mal venue sans doute que le sujet traité, Le Festival mondial du théâtre de Nancy qui a bouleversé l'histoire du théâtre français (et pas que) du XXe siècle, n'a pas été écrit par un universitaire, mais par un journaliste-écrivain, Jean-Pierre Thibaudat. Impertinence mal venue si on veut bien considérer que cette « utopie théâtrale » (c'est le sous-titre du livre) qui se développa sur une vingtaine d'années, de 1963 à 1983 est née du « théâtre étudiant » et que sans l'appui de la FNTU (Fédération nationale du théâtre universitaire) il n'aurait pu véritablement éclore et qu'au moins durant cinq années le Festival aura bien été le Festival mondial du théâtre universitaire (« les Dionysies du théâtre étudiant » en 1963). Il est heureux que, par un concours de circonstances – trente ans après la fin de l'aventure nancéienne il existait un reliquat que tout le monde avait oublié ! – il ait été décidé qu'un livre « qui raconte l'histoire du Festival autrement qu'à travers une compilation » soit réalisé et que le choix de l'auteur se soit porté sur Jean-Pierre Thibaudat. Cela donne en effet un livre qui consigne certes les minutes du festival, mais le fait sous forme de récit. Un roman passionnant divisé en autant de chapitres qu'il y eut d'éditions du festival (c'était tout trouvé !), mais avec à chaque fois un titre : « Nancy chante l'Internationale : le Festival invite le monde entier », « Fin de l'émergence, début de la reconnaissance », etc.) et aussi cette trouvaille qui consiste à rappeler à chaque fois les événements politiques importants de par le monde*. Une manière élégante de bien insister sur l'ancrage du Festival dans son environnement social et politique, national et mondial. Cette ouverture au monde bien avant le Festival d'automne né près de dix années après le Festival de Nancy, en 1972, dans la lignée (décalée et avec des moments de rapprochement) du parisien Théâtre des Nations qui existait depuis 1956, est bien l'une des données fondamentales de la manifestation nancéienne. Le récit de Jean-Pierre Thibaudat, « un récit écrit et documenté par… » est-il signalé en page de titre, parfaitement écrit est vif, clair et… passionnant. Il épouse le rythme même (en plus ordonné !) de l'aventure qui fut, en ses débuts, celle d'un homme, un nancéien de 23 ans, amoureux de théâtre, Jack Lang. Au fil des pages on se dit d'ailleurs que l'ouvrage aurait pu associer dans son titre le nom de celui qui allait devenir ministre de la culture sous François Mitterrand. Car Jack Lang est présent à toutes les pages du livre, ce qui est la moindre des choses si l'on veut bien considérer qu'il fut présent à toutes les étapes, petites et grandes, du Festival. En juste retour des choses, comme il est dit dans l'épilogue, « le Festival a infléchi la vie de Jack Lang » comme il a infléchi celle de beaucoup d'autres… Le livre commence ainsi : « On l'attend. Depuis la première réplique de la pièce, on ne parle que de lui. Le procédé théâtral est ancien, usé même, mais increvable. Les grands dramaturges y cèdent avec plaisir : on fait saliver le public, jusqu'à ce que son désir de voir apparaître le héros soit à son zénith ». Malin, Thibaudat fait sien le procédé. Le héros en l'occurrence qui finira par apparaître, c'est Jack Lang en personne, grand ordonnateur de la manifestation dont on suivra l'itinéraire plus de vingt années durant, vingt années qui en ont fait l'homme politique que l'on connaît avec des « stations » fondamentales, comme la venue au Festival de François Mitterrand qui venait d'être battu à l'élection présidentielle de 1974, mais avec un score plus qu'honorable qui lui permettait de poursuivre de manière accélérée sa marche vers le pouvoir. Autres étapes importantes pour Lang, celle où il fut nommé à la direction du Théâtre de Chaillot, puis celle de sa destitution un peu plus tard par Michel Guy, le fondateur du Nancy,Festival d'automne… C'est en tout état de cause un véritable (et fort intéressant) portrait de Jack Lang qui nous est dessiné, un bourreau de travail, n'hésitant pas alors que personne ne le connaît encore, à écrire (plutôt bien) des centaines et des centaines de lettres aux ministres, ambassadeurs et autres personnalités, sollicitant avec l'appui de son équipe (une vingtaine de personnes dès la deuxième édition) les uns et les autres pour pouvoir aller dénicher et faire venir des équipes théâtrales de tous les pays du monde. C'est un essaim de « correspondants » bénévoles qui s'en fut de par le monde pour aller chercher ce que personne n'avait encore vu en France et encore moins dans la ville conservatrice de Nancy. Cette ville va devenir un véritable carrefour de toutes les nouveautés théâtrales qui marquent encore notre temps aujourd'hui. À cet égard le Festival constitue le moment de basculement d'un monde à un autre ; certes l'époque (1963-1983, avec le pic de 1968) l'attendait impatiemment, encore fallait-il répondre à cette attente, dans le plus grand des désordres créatifs sans doute, avec des ratés, mais toujours avec passion et d'inestimables trouvailles. Jerzy Grotowski, le Bread and Puppet, Pina Bausch, Tadeusz Kantor, Bob Wilson, Shuji Terayama… pour n'en citer qu'un tout petit nombre dans le désordre, se sont fait connaître à Nancy. Tout aussi nombreux sont ceux qui les ont accompagné, de Bernard Dort à Gilles Sandier et autres gens du métier pour animer débats et rencontres qui firent les beaux et parfois tumultueux jours du festival. Seul regret : que Jean Vilar n'ait pu venir malgré son soutien… C'est ce monde que Jean-Pierre Thibaudat, riches illustrations à l'appui qui rythment le déroulé du texte, fait revivre avec talent.

Jean-Pierre Han

  • Erreur de copier-coller : la Chute de Saïgon n'eut pas lieu en 1973, mais en 1975 !

lundi 11 janvier 2016

Une figure majeure de notre théâtre

Alain Françon, la voie des textes par Odile Quirot. Actes Sud (Le temps du théâtre). 188 pages, 17 euros.

Tout juste paru dans la collection « Le Temps du théâtre » que dirige Georges Banu aux éditions Actes Sud, le livre qu'Odile Quirot consacre au metteur en scène Alain Françon est pour ainsi dire exemplaire. Exemplaire en ce qu'il nous offre le portrait d'un homme de théâtre tel que l'on souhaite depuis longtemps en lire, dans une conception éditoriale très simple, avec en première partie, en un peu moins de soixante-dix pages, le tracé des chemins de la vie du metteur en scène, parcours mené au pas de course pour nous donner les éléments essentiels de la très riche vie de l'intéressé aujourd'hui septuagénaire, mais toujours aussi actif (il présente ces jours-ci Qui a peur de Virginia Woolf d'Edward Albee). Puis s'ouvre une deuxième partie très justement intitulée « L'Atelier » d'une égale importance et où parole est donnée à Alain Françon. Les très fines questions d'Odile Quirot qui connaît son sujet sur le bout des doigts – critique dramatique connue et reconnue elle a également vécu le monde théâtral dans son organisation officielle, ayant été un temps conseillère technique de théâtre au ministère de la culture auprès de Jack Lang – ne sont là que pour relancer les propos de celui que l'on présente souvent comme un taiseux. L'ouvrage enfin s'achève sur des annexes, dont une consacrée à l'un des spectacles emblématiques du travail du metteur en scène, La Cerisaie de Tchekhov qu'il a monté à deux reprises, la première fois, en 1998, « chez lui », au théâtre de la Colline, puis en 2009 à la Comédie-Française. Un soin tout particulier a été accordé au choix des titres et intertitres : ils sont tous parlants. Du titre de l'ouvrage lui-même, Alain Françon, la voie des textes avec en sous-titre, Histoires et entretiens par Odile Quirot, aux têtes de chapitre avec pour la partie concernant « L'Atelier » des citations de Françon tirées de ses entretiens. Tout est d'une parfaite justesse qui exprime bien la nature du travail du metteur en scène axé sur une recherche constante, effectuée par petites touches, de l'essence même des textes qu'il a choisi de monter. Le lecteur découvre ainsi un homme d'une authentique et profonde culture, marqué par ses études en histoire de l'art, ce qui lui fait prendre des chemins de traverse (c'est-à-dire non purement littéraires) pour aborder les œuvres qu'il travaille, un homme qui s'intéresse désormais plus « à établir la partition des textes, à faire un travail prosodique », une attitude peu commune dans le monde théâtral d'aujourd'hui. Sa relation avec les auteurs qu'il ne cesse de mettre en scène (souvent à plusieurs reprises et sur les mêmes textes), Michel Vinaver, Henrik Ibsen, Edward Bond, Anton Tchekhov… est explicitée avec une rare acuité, alors qu'hommage est rendu à ses pairs (ses pères), comme Roger Planchon. Il se place ainsi dans une véritable lignée théâtrale, alors que l'on aurait bien aimé savoir s'il se reconnaissait certains épigones… Car enfin Alain Françon, loin des feux de la mode, semble bien être un cas parfaitement unique dans notre univers théâtral où il occupe une place essentielle. C'est un bel hommage que lui rend Odile Quirot en lui donnant la parole, alors que dans le même temps l'ouvrage s'achève pratiquement sur l'émouvante évocation d'un comédien, Jean-Paul Roussillon, à qui Françon confia le rôle de Firs, le vieux serviteur que tout le monde oublie dans la cerisaie…

Jean-Pierre Han

lundi 7 septembre 2015

Réjouissances littéraires et théâtrales

Le metteur en scène polonais d'Antoine Mouton. Christian Bourgois éd., 118 pages, 12 euros.

Libraire au Théâtre national de la Colline à Paris, Antoine Mouton a un poste idéal pour observer chaque soir l'étrange ballet des spectateurs en attente de la cérémonie théâtrale, les retrouvant à la fin de la représentation s'éclipsant rapidement ou cherchant désespérément le texte de la pièce qu'ils viennent de voir, ou quelque document qui leur permettrait d'éclairer leur lanterne. Entre-temps pendant le déroulement du spectacle, Antoine Mouton a tout loisir de rêver, d'imaginer mille et une péripéties plus ou moins liées à ce qui se passe de l'autre côté des portes de la salle qui laissent parfois échapper quelques bribes de réplique. De son côté la vie semble fonctionner au ralenti, dans un silence imposé. Rêverie mise un temps entre parenthèses, Antoine Mouton peut aussi feuilleter quelques ouvrages que propose la librairie. De Georges Perec ou de Witold Gombrowicz par exemple. Pour son premier roman, Le metteur en scène polonais, en toute simplicité, et pour notre plus grand plaisir, il a mixé les deux choses, le foisonnement de la rêverie qui frise le délire et une connaissance littéraire approfondie. Le tout à partir de quelques données bien réelles : il y a deux ans le grand metteur en scène polonais Krystian Lupa présentait dans ce même théâtre un spectacle « phénoménal » de 4 heures 15 tiré d'un roman « d'un auteur autrichien mort qui avait pourtant beaucoup écrit pour le théâtre », Thomas Bernhard pour ne pas le nommer (et Antoine Mouton ne le nomme jamais dans son livre, pas plus qu'il ne révèle le nom de son « metteur en scène polonais », mais il nous en dit suffisamment pour que tout le monde les reconnaisse !). Titre du roman et du spectacle : Perturbation. Un titre on ne peut plus approprié ; le public à la sortie du spectacle, conquis ou pas, était réellement perturbé : une observation saisie sur le vif par le libraire qui s'est interrogé sur cet état d'esprit particulier, et en a fait son miel. À partir de quelques petits faits réels Antoine Mouton construit une fable d'une éblouissante drôlerie qui ravira certainement les amateurs de théâtre qui seront heureux de reconnaître les faits et allusions qui fourmillent. Pour les non-initiés il y a simplement une véritable jonglerie littéraire dans un style qui évoque donc et Perec et Gombrowicz, mais surtout reprend les ressassements et autres obsessions chères à Thomas Bernhard soi-même. C'est du grand art d'un véritable amateur de littérature pas seulement théâtrale, et qui s'essayerait au pastiche. Avec des inventions du plus bel effet comme cette histoire du metteur en scène ayant lu et adapté les trente premières pages du livre de l'auteur autrichien, sans avoir jamais été plus loin, et qui s'aperçoit soudainement lors de ses relectures desdites trente pages que des personnages ont totalement disparus. Il se met donc à leur recherche jusque derrière les planches de sa bibliothèque, alors que d'autres personnages surgissent venus d'on ne sait où ; sans doute un épisode de plus pour faire sombrer le grand homme dans la folie… Quant à l'histoire d'une armoire reçue en héritage d'une parfaite inconnue, elle fait penser au court-métrage de Roman Polanski, Deux hommes et une armoire, dans lequel on voit deux hommes s'enfonçant dans la mer tout en portant une armoire … Quand on aura dit rapidement qu'il y a aussi du mystère et du suspense dans ce petit livre, on aura à peine évoqué les mille et une surprises et facéties que nous réserve l'auteur.

On parle beaucoup de la reprise du grand succès du dernier festival d'Avignon, Des arbres à abattre d'après Thomas Bernhard par Krystian Lupa (voir critique en dernière page), au théâtre de la Colline la saison prochaine. Si l'affaire se réalise espérons qu'elle poussera Antoine Mouton à poursuivre les aventures de son metteur en scène polonais…

Jean-Pierre Han

mardi 12 mai 2015

Pour Antoine Vitez

Le Théâtre des idées d'Antoine Vitez. Gallimard éditions (collection Pratique du théâtre). Anthologie proposée par Danièle Sallenave et Georges Banu. 608 pages, 26,50 euros. La Tétralogie d'Ahmed d'Alain Badiou. Babel. 624 pages, 11,70 euros. Sept saisons de Florence Delay. Gallimard éditions. 374 pages, 26 euros.

Quel plus bel hommage pour les 25 ans de la disparition brutale d'Antoine Vitez que la publication dans la célèbre collection « Pratique du théâtre » chez Gallimard, de l'ouvrage déjà paru dans l'urgence en 1991 un peu plus d'un an après sa mort, Le Théâtre des idées. Danièle Sallenave et Georges Banu, les maîtres d'œuvre de cette anthologie avaient voulu donner au lecteur « l'essentiel des thèses d'Antoine Vitez sur l'art du théâtre » le plus rapidement possible. Cela avait donné un fort et très précieux volume de 600 pages publié dans une collection, « Le Messager », n'accueillant pratiquement pas des gens de théâtre, mais des écrivains, des philosophes, des essayistes… essentiellement étrangers. Le livre de Vitez s'est retrouvé épuisé au bout de quelques années. Retour donc chez les praticiens du théâtre avec cette réédition d'autant mieux venue que Vitez appréciait la collection « Pratique du théâtre » et qu'aussi, c'est, d'une certaine manière, le placer dans l'exacte lignée de Jacques Copeau, Louis Jouvet et Jean Vilar… dans une tradition de la pensée française concernant, entre autre, le théâtre. Le livre qui est, à peu de choses près (il y a eu peu d'ajouts) le même que celui de 1991, montre un Antoine Vitez, penseur du théâtre, bien sûr, mais surtout homme de lettres, poète, traducteur… grand lecteur, incontestablement. N'oublions pas aussi qu'il fut un temps secrétaire d'Aragon. On pourra même ajouter à ses qualités celle de photographe, alors qu'il ne dédaignait pas non plus de griffonner des dessins, tout en continuant à cultiver l'art épistolaire…

Le hasard faisant bien les choses signalons deux hommages spontanés (c'est-à-dire sans volonté de commémorer quoi que ce soit) à Vitez. Ainsi Alain Badiou dans la préface à la réédition en poche de sa Tétralogie d'Ahmed parle avec beaucoup d'émotion retenue de son ami : « Cette mort, dont encore aujourd'hui il m'arrive, pour mieux vivre, de douter, m'éloigna du théâtre un grand moment »… Enfin je renvoie volontiers au si beau livre de Florence Delay, Sept saisons, où elle rend compte de quelques créations d'Antoine Vitez, en toute indépendance d'esprit, ne ménageant pas ses critiques le cas échéant, mais toujours en véritable empathie envers celui qu'elle considère comme l'une des grandes figures théâtrales de notre temps.

Jean-Pierre Han

dimanche 22 février 2015

Florence Delay : une vie de théâtre

La Vie comme au théâtre de Florence Delay. Éditions Gallimard, 244 pages Sept saisons ; chroniques théâtrales, 1978-1985 de Florence Delay, Éditions Gallimard, 376 pages

Il y a deux mois à peine, en décembre dernier, Florence Delay était à l'affiche du TNP de Villeurbanne en compagnie de Jacques Roubaud pour leur Lancelot du Lac, le cinquième des dix épisodes de leur Graal théâtre mis en scène par Julie Brochen et Christian Schiaretti qui se sont lancés dans l'aventure de porter à la scène, année après année, la totalité du cycle. Une « folie » qui fait écho à celle du duo Delay-Roubaud qui a élaboré son cycle sur près de trois décades à partir de 1977. De l'élaboration de ce théâtre-roman ou feuilleton romanesque qui a occupé une bonne partie de sa vie, Florence Delay parle abondamment dans La Vie comme au théâtre, qui vient de paraître avec un recueil de ses critiques dramatiques écrites dans la NRF de Georges Lambrichs, Dominique Aury et Jean Grosjean, Sept saisons. Deux livres inséparables qu'il faut, comme je l'ai fait, et pour en augmenter le réel plaisir, lire en parallèle, l'un ne cessant de renvoyer à l'autre et vice-versa. Ainsi, concernant l'épisode Graal théâtre, un chapitre entier de La Vie comme au théâtre lui est consacré (c'est bien le moins !), intitulé « Moyen Âge, allers-retours ». Dans le cours de sa narration, Florence Delay évoque la réception de la presse à la création de trois épisodes du cycle par Marcel Maréchal alors directeur de la Criée de Marseille. Le spectacle est éreinté par Michel Cournot le critique du Monde. Florence Delay et Jacques Roubaud décident de lui répliquer. On trouve une de ces répliques, « un chien de sa chienne », dans Sept saisons où elle fait l'objet, avec l'accord de Georges Lambrichs, de la chronique de mai 1979. C'est Graal massacre, un modèle littéraire délicieusement pervers et ironique dans lequel Florence Delay évoque le spectacle en faisant mine de prendre le parti de l'ensemble de la critique et donc de Michel Cournot, avant, bien évidemment, de retourner complètement la situation.

Mais que l'on ne s'y trompe pas, La Vie comme au théâtre n'est pas le journal d'un écrivain au sens traditionnel du terme, Florence Delay n'y a pas consigné, au jour le jour, les événements marquants de sa vie. C'est bien autre chose ; une œuvre en train de s'écrire dans laquelle, dans des séquences plus ou moins brèves, toutes affublées d'un titre, elle passe d'un sujet qui la touche à un autre, sans souci d'une quelconque logique chronologique, n'hésitant pas à mêler les temporalités, celle du temps présent et celle du temps passé. Rendant ainsi compte de souvenirs d'enfance, elle n'hésite pas à nous faire part des réflexions de celle qui est en train de les évoquer. Il y a chez elle comme une démarche à la Montaigne : « Maintenant j'ai le trac avec ce livre qui rue dans les brancards du temps. Quand je décide d'aller droit, il saute en avant et arrière. Le plus souvent il refuse d'avancer, comme l'ânesse de Balaam. Sans pour autant apercevoir un ange »… Toute une vie sous le signe du théâtre ou la Vie comme au théâtre, jamais titre dont on pourrait décliner à loisir tous les termes n'aura été aussi juste. Il donne à la fois la mesure de l'intérêt pour l'art théâtral de l'intéressée – d'où le rapprochement avec les Sept saisons dans lesquelles on retrouve presque telles quelles quelques réflexions sur tel ou tel spectacle ou autre événement théâtral – tout en évitant de s'enfermer dans le carcan hermétique de cette même vie théâtrale. Oui, la vie parcourt en toute liberté les pages de La Vie comme au théâtre, comme elle parcourt avec la même liberté les chroniques qu'elle tint durant sept saisons, de 1978 à 1985, à la NRF.

Il n'existe aucune règle pour écrire une critique dramatique, et l'on peut donc s'y ébrouer tout à loisir, ce que ne manquent pas de faire, sans vergogne, ceux qui pratiquent ou prétendent pratiquer cet art. Il n'empêche : les chroniques de Florence Delay sont, à mes yeux, de véritables modèles que l'on devrait enseigner à tous les aspirants critiques s'il existait une formation à cette fonction, ce qui, en France, n'est pas le cas. Elles sont exemplaires en tout premier lieu dans la manière qu'elle a d'aborder sa fonction : « Le chroniqueur est sans pouvoir. Il peut chanter ce qui lui plaît sans nuire à personne. Il a aussi des devoirs : intéresser qui a vu et qui n'a pas vu, qui connaît la pièce et qui ne la connaît pas. Le lecteur averti ou l'indifférent, il doit les attirer ensemble. Le genre fait appel à la description, au récit, à la digression, à l'anecdote. Il autorise la mauvaise foi et la bonne humeur ». Une réflexion, mieux une pensée, et un programme que l'on retrouve avec bonheur en action dans ses chroniques. Elles sont d'autant mieux venues, dans une profession qui en manque singulièrement, qu'elles ne sont en rien péremptoires et doctrinales : « lorsque je réfléchis sur moi-même et ce que je suis en train de devenir je me demande si je suis bien faite pour ce métier-là. Heureusement je n'y ai aucun pouvoir. Car le pouvoir de la critique est la malédiction du critique » (Sept saisons)... ou encore : « Quand sort le numéro de la NRF où je tiens la rubrique théâtre, les pièces dont je parle ont le plus souvent quitté l'affiche. Il faut les commenter autrement que dans un journal ou un hebdomadaires, c'est compliqué… » (La Vie comme au théâtre).

Ces chroniques théâtrales de Florence Delay couvrent une époque passionnante – on s'en rend compte maintenant – qui sortait tout juste d'une décade, celle des années 1960-70, où il avait été, selon elle, surtout question d'expériences du théâtre d'images sans texte. Voilà qui tombait plutôt bien pour la jeune femme d'alors férue de littérature et de poésie. Ce qui ne l'empêchait pas de se demander : « de quoi tient-on le compte dans un compte rendu de pièce ? Retourner au texte initial comme à une source est peut-être un mouvement contre la nature du théâtre, semblable à ce mouvement contre nature des eaux remontant leur courant qu'évoquent les légendes ou les prophéties. » Ses chroniques sont nourries de son savoir littéraire (concernant la littérature espagnole notamment, ça va de soi), mais aussi de ses connaissances concernant la versification sur laquelle elle aime à s'attarder, et comme La Vie comme au théâtre nous l'aura fait découvrir, elle a beaucoup appris en jouant elle-même dès son plus jeune âge, en n'hésitant pas à se colleter à l'écriture théâtrale, en étant de plain-pied avec la pratique théâtrale ; autant dire qu'elle possédait toute les qualités requises pour rendre compte de la meilleure des manières des grands (et petits) spectacles créés lors de ces sept saisons. Et comme Florence Delay, faut-il le rappeler, est un écrivain de haute lignée, au style à la fois délié et recherché, le plaisir à la lecture de ses chroniques est total. Le hasard, auquel il est parfois difficile de croire, aura également voulu que sa première chronique concerne les quatre Molière (L'École des femmes, Le Tartuffe, Dom Juan et le Misanthrope, qu'Antoine Vitez donna à l'Athénée-Louis Jouvet en 1978. Tout un symbole. Vitez qu'elle suivra avec beaucoup d'attention tant elle estime son travail, mais qu'elle n'hésitera pas lorsqu'elle ne sera d'accord avec lui, de le lui signifier. Car, c'est bien aussi l'une des caractéristiques de Florence Delay : esprit libre et honnête, elle dit (et écrit) ce qu'elle pense vraiment des spectacles, sans hargne, en toute quiétude, toujours prête au débat comme dans son compte rendu du Richard II de Shakespeare mis en scène par Ariane Mnouchkine. Peu de grands spectacles signés par les plus grands noms de la scène auront échappé à sa sagacité : Peter Brook, Luca Ronconi, Giorgio Strehler, Claude Régy, Victor Garcia… ce qui ne l'empêche d'aller y voir dans les chemins de traverses avec Jean-Marie Patte ou Daniel Zerki. Mention spéciale pour le Montaigne, Le Rocher, la Lande, la Librairie, présenté par le duo Jean Jourdheuil-Jean-François Peyret. Nul doute que Florence Delay, à l'instar de Witold Gombrowicz qu'elle nomme, place Montaigne dans l'ordre de ses préférences, « pour lutter contre la tendance cartésienne que nous ne sommes donc pas seuls au monde à partager »… Son analyse du spectacle est une merveille, mais j'aurais tout aussi bien pu citer d'autres critiques dans lesquelles elle s'implique tout entier, n'hésitant pas à intervenir personnellement : « J'aime ces mises en scène où les images scéniques ne se substituent pas les unes aux autres avec fièvre mais obéissent à la rigueur d'une perspective, sinon infinie, du moins cavalière »… C'est ainsi une sorte d'histoire du théâtre en France durant les années quatre-vingt qui se déroule devant nos yeux, car Florence Delay n'aura pour ainsi dire raté aucun des spectacles majeurs de cette période. Ce qui semble une évidence aujourd'hui, ne l'était pas sur le moment et l'on ne peut qu'admirer une autre qualité de la critique : la perspicacité et la capacité à discerner ce qui allait faire histoire.

Jean-Pierre Han

samedi 3 janvier 2015

Le roman d'un homme de théâtre

L'âme à l'envers d'Eugène Durif. Éditions Actes Sud. 216 pages, 19 euros.

Au bord du théâtre d'Eugène Durif. Éditions de la Rumeur libre, 428 pages, 23 euros.

Poète, romancier, dramaturge, comédien, performer comme on dit, et sans aucun doute l'une des plus intéressantes et des plus singulières personnalités de notre univers théâtral, Eugène Durif nous offre cette fois-ci un livre bouleversant, l'Âme à l'envers. Un roman, si on tient absolument à caractériser l'ouvrage, dans lequel, comme le veut le genre, il est bien question d'une histoire, celle d'une séparation entre un certain Bernard, photographe de son état, donc par essence voyeur, double de l'auteur, et Elma, ex-mannequin, comédienne improbable, mais belle et intellectuellement torturée assurément. Rien que de très banal, direz-vous, et bien pas du tout, car cette séparation, cet éloignement des deux amants est pour le moins particulier. Elma ne cesse d'envoyer des SMS à Bernard pour lui dire son attachement et son amour liés à la nécessité de s'éloigner de lui ; lequel Bernard ne se fait pas faute de lui répondre tout en rêvant sur ces messages : « j'arrivais à déchiffrer et comprendre à peu près ce qu'elle exprimait entre phonétique et fautes d'orthographes… Avec, il faut l'avouer, des trouvailles magnifiques, des formulations poétiques, des mots d'amour qui, parfois, me bouleversaient ». Tout Bernard/Eugène est là, dans cette réflexion, coincé entre blessure à l'âme et amour inconsidéré de la littérature. Car Bernard est un écorché vif, mais d'une indéniable douceur, un être qui à mal à l'âme certes, mais qui est aussi mal dans sa peau, dans son corps, qui possède une charge d'amour qu'il ne parvient pas à exprimer, que ce soit envers Elma, ou envers les êtres qui l'entourent, son père, ses neveux, ses rares amis… On songe au vers d'Apollinaire tiré d'Alcools, « Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant », et encore à celui qui ouvre le recueil, dans Zone, « À la fin tu es las de ce monde ancien »… Ce sont là, à peu de choses près, les deux pôles entre lesquels oscille Bernard. Avec toujours cet amour incommensurable pour les mots, la poésie, la littérature. Ainsi au cours de ses pérégrinations du côté de Lyon (« j'avais, je crois, encore de drôles de rapports avec cette ville, moi qui pensais en avoir fini avec elle »), ce fils d'un jardinier d'un hôpital psychiatrique de la région rencontrera parmi les pensionnaires le poète Stanislas Rodanski, avant de devenir aide-soignant dans cette même institution. Cela nous vaut de superbes pages sur l'auteur de La Victoire à l'ombre des ailes, son unique livre publié de sons vivant préfacé par Julien Gracq… Le doute n'est guère permis, c'est bien Eugène Durif qui parle… D'autres noms de la littérature apparaîtront au fil des pages, alors que les points de vue narratifs se multiplient au fil des aventures pas toujours très glorieuses du personnage principal, adepte des boîtes SM, et qui avoue tout de go aimer « les paumés, mes semblables, mes frères. Chacun bien fermé sur sa petite douleur à lui »… On ne saurait être plus clair sur son propre état, alors que son ex s'en est allée s'enfouir avec un nouveau partenaire, fabricant d'arbalètes et motard le reste du temps, à Liant-sur-Yon… Les chapitres défilent, ils ont pour titre, « Le saloon du désert, Si morose à Liant-sur-Yon, Gloomy sunday… ». Durif joue cartes sur tables, à telle enseigne que sa morosité, son mal être finissent par (le) faire rire. Trop, c'est trop, et le rire devient un dérivatif efficace. L'âme à l'envers ? Ou l'envers de l'âme, alors que le « moindre mot devient une pluie de couteaux dans l'âme »…  On ne ressort pas indemne d'un tel voyage, même avec comme bagages Nietzsche, Rodanski, Breton ou Pavese et quelques autres qu'Eugène Durif se plaît à citer…

Dans le même temps paraît aux Éditions de la Rumeur libre, le Tome 1 d'Au bord du théâtre qui regroupe poèmes, textes en esquisse, essais et tentatives pour la scène, chantonnements et litanies diverses, notes approximatives et autres d'Eugène Durif. Au bord du théâtre… tout au bord… ; c'est en fait au bord de la vie que navigue Eugène Durif, tout au bord, et son Âme à l'envers en fait une magistrale et bouleversante démonstration.

Jean-Pierre Han

mercredi 1 octobre 2014

Théâtre d'aujourd'hui

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France par Michel Vinaver. Éditions de l'Arche, 128 pages, 13 euros.

Pour ceux qui l'auraient oublié – on a la mémoire courte, voire pas de mémoire du tout dans le monde du théâtre – Michel Vinaver est bel et bien le plus grand auteur dramatique vivant de notre temps. Il vient de nous le rappeler opportunément en sortant, à plus de 87 ans, une nouvelle pièce, une manière de chef d'œuvre, Bettencourt Boulevard ou une histoire de France. Un chef d'œuvre et une véritable leçon pour tous les petits maîtres de l'écriture dramatique qui encombrent l'édition théâtrale et les scènes, en mal de sujets à traiter, en perpétuelle et désespérée recherche de décalque de la réalité politique et sociale de l'époque, à faire dans le « véridique », toujours d'après « une histoire vraie »... Une leçon parce que Vinaver n'hésite pas ; il s'empare lui aussi d'une histoire vraie, l'affaire Bettencourt, mais il la transfigure, la transcende totalement et réalise une fable balancée sur scène en « trente morceaux », avec près de la vingtaine de personnages qui en ont été les acteurs principaux, d'Eugène Schueller, le fondateur de l'Oréal, à Florence Woerth, la femme d'Éric, en passant par Liliane Bettencourt, ça va de soi, François-Marie Banier, Patrice de Maistre, et même Nicolas Sarkozy, plus quelques autres protagonistes de cette pitoyable « série » télévisée. Ils sont tous là dans cette sarabande qui se voudrait saga et qui finit par ressembler à une mauvaise pièce de boulevard comme l'indique le titre, alors que dans le même temps, avec l'acuité qui le caractérise, Vinaver parvient à mettre au jour les rouages de cette comédie (quasiment bouffonne à certains moments), les rouages de ce qui a constitué et continue à constituer le quotidien de notre histoire de France. C'est d'une intelligence à nulle autre pareille, ce qui ne constitue certainement pas une surprise. Déjà dans nombre de ses pièces Vinaver avait mis au jour les mécanismes du monde de l'entreprise et/ou de la politique comme dans Par-dessus bord. Parole d'expert puisqu'il fut Pdg de Gillette-France, mais doublée d'un authentique talent écrivain. On songe aussi à la Demande d'emploi ou à King. L'affaire ici est d'autant plus joyeuse que l'écriture de l'auteur, dans sa rythmique même, est d'une force et d'une alacrité revigorantes.

Jean-Pierre Han

lundi 3 février 2014

Gabriel Garran : une superbe entrée en littérature

Géographie française de Gabriel Garran. Éd. Flammarion, 250 pages, 18 euros.

Tout le monde, dans le milieu théâtral, connaît Gabriel Garran. Acteur actif de la décentralisation théâtrale il a créé le Théâtre de la Commune d'Aubervillers en 1965, le premier théâtre permanent de la banlieue parisienne qui deviendra fort justement un Centre dramatique national dix ans plus tard. Il n'a cessé de nous y faire découvrir de nouveaux auteurs (une soixantaine), ouvrant ses portes à de jeunes metteurs en scène comme Patrice Chéreau ou à des compagnies comme celle du Théâtre du Soleil. Son activité se poursuivra par la suite au Théâtre international de langue française, le lieu de tous les métissages, avant qu'il ne reprenne la route avec sa compagnie le Parloir contemporain. Dernièrement encore, à plus de quatre-vingts ans, il nous faisait découvrir avec bonheur la poétesse, amie de Cocteau, Mireille Havet (voir LF n° 109, novembre 2013). Les mieux renseignés avaient connaissance de ses (beaux) recueils de poèmes parus sur le tard chez Archimbaud à qui le présent livre est dédicacé. Voilà qu'il entre désormais par la grande porte dans le monde de la littérature avec un récit bouleversant mais toujours tenu avec une pudeur extrême, celui de ses années d'enfance et d'adolescence des années trente jusqu'à l'Occupation. Cette Géographie française a beau nous tenir en haleine, sa première qualité est littéraire. C'est le récit de quelques épisodes de la vie de l'enfant né d'immigrés juifs polonais, des artisans tricoteurs, se retrouvant dans le Paris de Belleville et de Ménilmontant avant d'être balloté d'une région à l'autre, d'un lieu à l'autre pendant les années de guerre, en perpétuelle fuite mais toujours protégé, même de très loin, par sa mère, alors que son père aura été un des premiers juifs arrêté à Paris, déporté à Auschwitz et exterminé. Le récit de Garran est construit en séquences rythmées, brèves pour les années de formation, plus longues pour les années de traque, d'une tournure stylistique bien particulière (nourrie sans doute par l'expérience du théâtre et de la poésie), mais qui est toujours heureuse. Les chapitres aux titres parlants se succèdent avec bonheur, « Rues de Paris », « L'Enfant invisible », « La Liberté de lire », etc., drôles et terrifiants à la fois, avant que le récit plus classique des années de plomb ne vienne assombrir le tableau. Encore que là aussi Garran possède la faculté de décrire les nombreuses péripéties, même les plus tragiques, avec une certaine distance, passant aisément du « je » au « il », ne cessant d'apporter sa note d'interprétation toute personnelle aux événements vécus. Expulsé du lycée Turgot à l'âge de 13 ans, alors qu'il est un bon élève, Garran – Gersztenkom de son vrai nom – est un lecteur impénitent lisant tout ce qui lui tombe sous la main, des illustrés aux grands classiques ; l'amour de la littérature lui tient, et lui tiendra toujours, au corps. Et l'on comprend soudainement les raisons pour lesquelles il a tant et si bien œuvré lors de sa carrière théâtrale pour nous faire découvrir de nouveaux auteurs, francophones ou non.

Jean-Pierre Han

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