mercredi 6 septembre 2017

Disparition d'Adel Hakim

Adel Hakim nous a quitté le mardi 29 août, chez lui. Il nous avait adressé cette lettre quelques jours avant.

LIBRE ADIEU

Adel Hakim Ivry sur Seine, 15 août 2017

En 1975 la France rend légale l’interruption volontaire de grossesse. En 1981 la France proclame l’abolition de la peine de mort. En 2013 la France légalise le mariage pour tous. Chacune de ces lois élève le niveau de respect et de dignité des citoyens.

Une personne désespérée de son mode de vie, de ses souffrances physiques ou mentales, des violences, des injustices et humiliations qu’elle subit au quotidien peut vouloir se donner la mort. Le plus souvent en s’isolant. Se pendre comme le fait Antigone, se tirer une balle dans la tête, avaler des masses de cachets, se faire harakiri.

Ou devenir kamikaze. Seul ce dernier choix de suicide pris par de jeunes terroristes est empreint de colère et de vengeance qui va chercher à tuer des victimes innocentes.

Le 17 décembre 2010 a eu lieu en Tunisie une auto-immolation par le feu de Mohamed Bouazizi sur une place publique. Les autorités avaient confisqué la marchandise à ce jeune vendeur ambulant de fruits et légumes dans la ville de Sidi Bouzidi. La révolution tunisienne a débuté ce jour-là nommée « Révolution du Jasmin », rappelant la « Révolution des Œillets » au Portugal de 1974.

C’est dire combien la relation entre la vie et la mort porte du sens à l’humanité. Un sens qui ne peut être ignoré. Les sociétés capitalistes, donc purement matérialistes, ne font que l’occulter. Cette ignorance finit par produire des drames puis des tragédies.

L’expérience que je vis depuis près de trois ans, affecté d’une sclérose latérale amyotrophique, maladie dégénérative avec, justement, une espérance de vie de deux ans et demi, m’a fait découvrir de manière intime une nouvelle expérience de vie. Une autre liberté. Une liberté interdite par la législation française.

Malgré cette interdiction des autorités françaises de faire un choix de fin de vie tel qu’un suicide assisté, je me considère comme un privilégié. Malheureusement, la majorité des français n’ont pas accès à ce type de privilèges. Ceci m’attriste pour eux. Une lutte doit être constamment menée par les citoyens pour défendre les concepts de Liberté, Égalité, Fraternité. Et qu’une concrétisation de ces concepts soit un jour acquise.

Ce privilège que j’ai eu repose sur mon statut, mes ressources financières, l’ouverture d’esprit de mon entourage. Aucun de mes proches, dont ma fille unique Lou, ne s’est opposé à ma décision. Ce privilège m’a permis d’adhérer à une association en Suisse, Dignitas, pour fixer mon dernier jour de vie sur notre planète : le lundi 28 août 2017.

Avec Dignitas tout est mis en œuvre de manière rigoureuse sur les plans administratif, juridique, médical. Une forte attention aux demandes des patients. Cette attention est accordée avec une parfaite distance, avec respect et sans empathie.

Malgré toute ma confiance et mon estime à l’égard de Dignitas, le fait qu'il faille voyager en ambulance pendant 8 heures vers les alentours de Zurich alors que je réside à Paris est un déplacement lourd pour moi et pour les proches qui m'accompagnent.

Problèmes d'élocution, de salivation, de fasciculation, de perte de poids, d’affaiblissement des muscles, de respiration, d’alimentation... Des symptômes caractéristiques de cette maladie qui a surgi dans mon cerveau et qui a affecté une partie de mes neurones.

Prendre la parole clairement, argumenter, dialoguer, lire des textes en public fait partie du métier théâtral et des activités artistiques du spectacle vivant. Perdre la capacité de parler, de m’exprimer oralement en tant qu'homme de théâtre a un impact primordial. Malgré cette difficulté, j'ai essayé de poursuivre le plus longtemps possible ma fonction de metteur en scène, d'auteur et de directeur. Mais pas en tant qu’acteur.

L'équipe du Théâtre des Quartiers d'Ivry, centre dramatique national du Val-de-Marne, a été assez vite au courant de ma maladie. Elle m’a fortement soutenu dans mon travail. Elle a accepté que je reste au poste de co-directeur artistique avec Elisabeth Chailloux jusqu'à la fin de notre mandat qui vient à échéance au 31 décembre 2018. Ce ne sera pas le cas pour moi. Je n’y serai pas. Cette échéance est trop lointaine pour mon corps.

Avec l’évolution de cette maladie qu’aucun traitement médical ne peut faire régresser, j’ai tout fait pour être présent à l’inauguration de la Manufacture des Œillets. Et poursuivre la première saison du Théâtre des Quartiers d’Ivry dans ce magnifique lieu. Je souhaite donc à tous une belle saison 17-18 et une belle année 2018.

Depuis quelques mois, perdre mon autonomie en termes de mouvement, de paraplégie m’est devenu insupportable. D’où mon souhait d’aller auprès de Dignitas. Il ne s’agit pas d’une euthanasie mais d’un suicide assisté avec une volonté consciente du patient de mettre fin à ses jours compte tenu de sa difficulté à survivre. Comme quoi parfois une mort sereine est la seule solution face aux souffrances générées par l’acharnement thérapeutique.

Dans cette situation, le fait de pouvoir adresser un Libre Adieu est très étonnant. Une fois la date fixée pour passer de l’autre côté du miroir, le sens de chacun des jours restants est une boule de cristal d’une richesse infinie.

Cette date de dernier jour de vie décidée en amont est impossible pour la très grande majorité des humains. Néanmoins, un équilibre Ying et Yang, Eros et Thanatos, Vie et Mort, rassérène. Il n’est pas nécessaire d’être angoissé par l’idée de la mort. Il faut l’accepter car c’est un passage inéluctable vers l’au-delà. Aucun de nous n’est immortel. Aussi faut-il vivre avec plaisir, partage, solidarité, porter attention et secours, entre autres, aux démunis et aux migrants.

Alors, ADIEU, chers vivants !

Avant notre naissance, tout au long de notre vie et après notre mort, nos cellules, nos molécules, notre esprit, nos rêves, nos souvenirs, appartiennent au système Solaire, à la Voie Lactée, à notre Galaxie et à l’Univers dont nous ignorons les limites.

Je vous embrasse avec tous les espoirs de paix et d'amour que nous portons dans nos cœurs.

Adel Hakim

mardi 7 février 2017

Chronique scénographique de Jean Chollet

Paysages pour Intérieur

Intérieur de Maurice Maeterlinck. Mise en scène de Nâzim Boudjenah. Studio-Théâtre de la Comédie-Française à 18 h 30, jusqu'au 5 mars. Tél. : 01 44 58 15 15.

Écrite « pour marionnettes » en 1834, cette pièce de Maurice Maeterlinck s’inscrit dans un refus du réalisme au cœur d’un courant symboliste. Son histoire tient dans l’annonce du décès d’une jeune fille à sa famille, retrouvée noyée, par un vieil homme et un étranger. Une mission délicate, passant pour eux en préalable, par une observation des occupants de la maison familiale, qui ouvre sur un tragique du quotidien, placé aux frontières du conscient et de l’inconscient, entre la vie et la mort, dans une expression poétique. Outre les options d’interprétation, cette œuvre suscite un climat scénique signifiant, qui accompagne les mots et prolonge l’imaginaire des spectateurs. C’est à cet objectif auquel se sont attachés trois concepteurs, pour cette nouvelle version de Intérieur présentée au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, dans la mise en scène de Nâzim Boudjenah. Marc Lainé, scénographe, metteur en scène et auteur (par ailleurs), Stéphan Zimmerli, graphiste et musicien, et Richard Le Bihan, expert en animation vidéo. Plus que le respect à la lettre des didascalies de l’auteur, ils se sont attachés à en préserver l’esprit, dans la fusion de leurs pratiques respectives. Tout d’abord en tenant compte logiquement des possibilités offertes par le lieu de représentation, sans cage de scène ni machinerie, avec une ouverture de 6,52 m sur un plateau de 50 m2 muni de trappes. Mais également en s’inspirant d’une référence traditionnelle avec le théâtre nô et l’estampe japonaise qui dessine à l’encre l’environnement paysager naturel de la maison, dont la texture de bois travaillée percée d’une large baie vitrée permet l’observation de la vie de la famille, encore sereine avant leur connaissance du décès. Celle-ci est reflétée à partir de vidéos parfaitement maîtrisées, qui semblent parfois irréelles, tout en constituant une animation de l’espace en relation avec le jeu des comédiens. L’ensemble contribue, sous les lumières de Thomas Veyssiere, à nourrir à travers ses flottements troublants et son étrangeté une relation visuelle et sensorielle suggestive en écho avec l’univers de Maeterlinck. Une exposition de dessins et maquettes préparatoires de Stéphane Zimmerli, permettant d’appréhender la genèse du projet est présentée au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, pendant la durée des représentations.

Jean Chollet

jeudi 12 novembre 2015

Aurillac sur son trente-et-un

Que sera Aurillac en 2016 quand il sera sur son trente-et-un ? Cette année 2015, du 19 au 22 août, – à partir du 10 août si l’on prend en compte « les Préalables » qui se sont déroulés dans les bourgs et villages de Maurs, Marcolès, Laroquebrou, Moussages, etc., toponymes qui fleurent bon le Cantal – le festival international de théâtre de rue d’Aurillac a tenu sa trentième édition. Le 18 août, les compagnies programmées dans les Préalables, la Compagnie Cacahuète, Patrice de Benedetti, la Compagnie du Deuxième ont rejoint Aurillac. Le festival a débuté en soirée son trentième cycle avec une Veillée d’âmes, « dédicace à l’avenir du théâtre de rue pour les dix année à venir », théâtre de feux de la compagnie Carabosse qui a embrasé tout son vocabulaire de flammes en proposant dans la vieille ville une balade et une succession d’univers en douceur, les rues tortueuses devenant les méandres de la remémoration et en même temps les voies respiratoires propices à l’écoute intime du « drame des hommes plongés trop souvent dans le gouffre de l’injustice et de la violence ». Veillons aux âmes ! Le lancement officiel du festival enchaîna le lendemain à midi trente sur la place de l’Hôtel de ville, où le maire a confié comme chaque année les clés de sa ville aux artistes, sous un soleil éclatant qui a persisté jusqu’au dimanche matin, 23 août, où un orage cantalou de belle ampleur a apporté sa foudre, son tonnerre et ses déluges pour laver les trottoirs et les rues de tout soupçon de trouble à l’ordre public et de flétrissure, facilitant grandement l’ouvrage des agents de nettoiement munis de frelons aspirateurs, au bruit lancinant de mobylette asthmatique. Le lancement a marqué deux événements : célébrer comme il convient ce trentième anniversaire qui fait de ce festival celui de la fin de l’été, double théâtral d’Avignon qui ouvre la saison, et par le grand hasard des destinées, rendre hommage au fondateur, Michel Crespin, disparu bien trop tôt, le 8 septembre 2014, vingt ans après avoir laissé en 1994 les rênes du festival à Jean-Marie Songy. Il restructura ensuite à Marseille Lieux publics, centre national de création des arts de la rue, qu’il avait créé en 1982 à Marne-la-Vallée, ville nouvelle, avant de réfléchir à partir de 2001 et mettre en place, la FAI AR, formation avancée et itinérante aux arts de la rue. Trente amis de Michel, portant un masque à ses traits, ont battu fièrement l’estrade. Le dernier jour, le samedi 22 août, en matinée, a eu lieu une ultime célébration avec l’inauguration de la place Michel Crespin, sur l’ancienne place d’armes, dénommée ensuite place de la Paix, qui vient d’être restructurée. Un complexe de cinéma facetté en prismes, le bien nommé Cristal, à l’allure d’un vaisseau spatial beige, a été érigé sur cette grande place orthogonale entre les bâtiments des anciennes casernes, non sans rétrécir l’espace et le modifier de façon peu heureuse dans ses proportions. Les spectacles qui avaient fait leur atterrissage sur cette large place – le Carillon céleste et ses maudits sonnants de Trans Express, La Véritable Histoire de France, ainsi que Péplum de Royal de Luxe parmi de nombreux autres – ont laissé une empreinte immatérielle plus durable dans ce lieu. Sous une pluie de moustaches, Jean-Luc Courcoult de Royal de Luxe et Brigitte Burdin de Trans Express étaient parmi les dix orateurs qui ont salué la mémoire de l’artiste dans une grande émotion avant le dévoilement par l’espiègle Jean-Marie Songy de la plaque scellée à l’angle d’une ancienne caserne. Jean-Georges Tartar(e), Jean Digne, Jeff Thiébaut, Caty Avram, Marcel Freydefont, le maire Pierre Mathonier, le nouveau président du festival Philippe Meyer (frais élu il y a un an) volatilisé à peine apparu une fois son propos tenu, ont également trouvé les mots justes pour cet hommage et Violaine Crespin, la plus jeune des trois enfants a informé le public de la donation des archives à la Bibliothèque nationale de France qui va organiser une exposition. Né en 1940, Michel Crespin, enfant de la guerre, période troublée qui devient lointaine malgré la similitude de symptômes rances qui nous en rapprochent, prend donc cette place de la Paix. Nouveau forain qui renouvelle l’urbain, c’est à 46 ans, en 1986, qu’il réveille la ville d’Aurillac, lui, l’homme thoracique comme le nomment ses amis de Château-Chalons, faisant souffler une colonne d’air, faisant sonner la ville, cette scène à 360°, maudits sonnants, la place en a encore plein les oreilles et plein les yeux, véritable Histoire de France. Avec le théâtre de rue – place au théâtre ! –, il a sonné l’heure de la revanche de la rue, prenant garde à ce mot, la rue intempérante, ne le vidons pas de sens si l’on se soucie comme lui d’espace public, de lieux publics, de liberté de création artistique, de ce qui fait sonner tous les arts, s’accrochant aux espèces d’aspérités qui font une ville digne de ce nom. Pour cet homme colonne d’air, homme de mémoire, homme des mémoires, d’histoire, le savoir, l’instruction, l’éducation, la formation, la recherche, l’enseignement, la connaissance, la culture, la création sont vitales, essentielles. Poser une plaque ici, à Aurillac, sur cette place-là, pour la nommer dorénavant place Michel Crespin, c’est ouvrir un des chapitres de son grand livre de la rue, être fidèle à cet homme des levées, à cet esprit de tous les éveils. SurExposition Regards sur le festival d’Aurillac (1986-2014) avec plus de 500 photographies foulées au pied sur le sol donnait à revoir l’ensemble des spectacles de la programmation officielle du Festival depuis sa création en 1986 : raccourci édifiant sur le creuset bouillonnant qu’est ce festival. La trentième édition a été vive, dense et complète dans ses tendances, particulièrement réussie dans sa programmation éclectique et sa fréquentation publique (19 spectacles dans la programmation officielle, un taux de 98% de remplissage pour les sept spectacles payants, une assistance souvent pléthorique pour les spectacles gratuits, 624 compagnies de passage, 757 spectacles au total, plus de 120 lieux organisés), satisfaisant l’objectif de s’adresser à la ville entière, selon la formule de Michel Crespin, et, selon les mots de Jean-Marie Songy, de régénérer « les utopies de l’expression artistique libre », au moment où une loi va être proposée au Parlement pour graver dans le marbre la liberté de création artistique, de « s’écarter des marchés formatés de la bonne conscience » – tant ceux de la culture que de l’économie –, de promouvoir cet « art d’être ensemble à un endroit et dans un lieu qui nous dépassent… et qui nous font grandir ». La programmation 2015 rassemblait des compagnies emblématiques comme le Théâtre de L'Unité (Jacques Livchine et Hervée de Lafond, créé en 1972), avec Le Parlement, les Plasticiens Volants (Marc Miralès, 1976), avec Little Nemo in Slumberland, Délices Dada (Jeff Thiébaut, 1984), avec La Géographie des Bords, Cacahuète (Pascal Larderet, 1985) avec L'enterrement de Maman, spectacle de répertoire de la compagnie, créé il y a 30 ans, le Théâtre du Centaure (Camillet et Manolo, 1985), avec La 7e vague, Kumulus (Barthélémy Bompard, 1986), avec Naufrage, Carabosse (Nadine Guinefoleau, Christophe Prenveille, Jean-Marie Proust, 1988), Artonik (Caroline Selig et Alain Beauchet,1992), avec The Color of Time, d’équipes plus récentes fondées par des artistes ayant travaillé avec des compagnies de référence : Ktha (Laetitia Lafforgue et Nicolas Vercken, 2000) avec Juste avant que tu ouvres les yeux, Les 3 Points de suspension (Nicolas Chapoulier, Matthieu Leroux et Antony Revillard, 2001) avec Looking for Paradise, La Compagnie du Deuxième (Françoise Milet et Pierre Sévérin, 2004) avec Contact, Patrice de Bénédetti (P2BYM, 2008) avec Jean, solo pour un monument aux morts, texte, installation plastique et danse parfois grotesque et grimaçante, le collectif G. Bistaki (cirque chorégraphique d'investigation fondé en 2010 par cinq jongleurs-danseurs) avec The Baïna Trampa Fritz Fallen, et trois nouvelles compagnies fraîchement émoulues de la FAI AR : Une Peau Rouge (Djamel Afnaï, 2013), avec Tleta, Alixem (Alexis Montheil, 2013), avec Trip(es) ou mes parents n'ont pas eu les couilles de faire des enfants et la Compagnie sous X (Alix Denambride, 2013), avec No visa for this country. Wired Aerial Theatre (installé à Liverpool et fondé par Wendy Hesketh et Jamie Ogilvie, membres de la troupe argentine De La Guarda de 1999 à 2004), avec As the world tipped, mis en scène par Nigel Jamieson ont complété la programmation ainsi que le studio de cinéma d’animation La Ménagerie, avec L'Homme est un animal mobile, tournage d’un film d’animation à grande échelle à partir de silhouettes de papier qui déambulent dans un quartier. Les Chiens de Navarre, invités réguliers du festival ont présenté au Théâtre Les Armoires normandes. Au-delà de ce large spectre générationnel et artistique, quelques spectacles permettent un aperçu de l’état de l’art à la fois sur le fond et sur la forme. Il y a d’abord ce genre du monumental éphémère qu’affectionnait Michel Crespin, représenté cette année par Carabosse, les Plasticiens volants et Artonik. Inamovibles spécialistes planétaires du « gonflable » les Plasticiens volants ont littéralement adapté aux rues et places les cases du comic strip de Winsor McCay Little Nemo in Slumberland plastifiant la Princesse, Flip et autres protagonistes issus des Rêves, les faisant planer au-dessus des spectateurs ravis. Artonik a questionné la diversité en s'inspirant de la Holi, traditionnelle fête des couleurs hindoue avec The Color of Time, parade chorégraphiée participative, rituel éphémère, qui satisfait l'envie d’une foule de partager ensemble une explosion de joie chromatique afin d’exorciser peur et rancœur. La cohésion et le métissage sont symbolisés par le mélange des couleurs, dont les nuages de pigments naturels et biodégradables bigarrent vite tee-shirt, visages, chevelures et chaussée, réjouissant mines et figures, nimbant la réalité. Le théâtre de rue aime tramer à l’infini le fil fragile entre réalité et fiction, « qui ne demande peut-être qu’à casser » dit Alixem qui propose sur le terre-plein jouxtant un stade à la périphérie un repas de famille autour duquel tourne un rodéo de voitures et mobylettes, les acteurs disant être eux-mêmes, se dénudant régulièrement pour le démontrer, explorant tous les écarts entre ce qu’ils sont, le comédien et des personnages, quelque chose d’énergique sinon d’immature oscillant entre un road movie et un tour de table, entre le stand up et le happening, entre le Brecht de Baal ou de la Noce et Gombrowicz. Ce règlement de compte familial en espace ouvert de jeunes chiens fous n’est pas sans faire écho à l’équarrissage du couple proposé en salle par les Chiens de Navarre, avec également une scène de banquet, cabots qui ont plus d’un tour dans leur sac à malice et leurs armoires normandes. Eux non plus ne veulent pas perdre le présent sur un plateau dont la sauvegarde serait seule garante de leur liberté à faire ce qu’ils veulent et à n’être que ce qu’ils sont. La rue aime ces exutoires hachés gros dans la présence au présent, qui touchent (pas toujours) et qui tachent (tout le temps), faisant s’interroger sur ce qui est réellement subversif aujourd’hui. Ce fil, c’est aussi le fil sonore d’un travelling fictionnel en paysage urbain, que No Visa for this Country, histoire d'une disparition, celle de Jeanne, déroule aux oreilles du spectateur, guidé et cheminant avec un casque, délivrant les messages laissés sur le répondeur de l’absente, dont le visage est affiché sur les murs des lieux traversés, espaces de circulation, lieux anonymes, privés ou publics, intérieurs ou extérieurs, lieux de passage. Elle semble parfois apparaître, laissant croire à sa présence, impalpable, fugitive, éthérée. La rue aime aussi ces errances éthérées, presque durassiennes. À l’autre bout de ce jeu de bascule, il y a les toujours verts Délices Dada, ce théâtre de la parole qui tient parole, théâtre de comédiens remarquables dont la dernière livraison Géographie des bords est une énième variation fugueuse digne de Bach, variation autour d’un leitmotiv qui leur est récurrent et qui mêle entre art et science concentration ahurie devant une fumeuse expérience en vase clos et libre divagation en plein air dans des endroits retirés, permettant de suivre par exemple les pas d’une géographe bavarde impénitente obsédée par l’eau que contient tout organisme humain, progressivement déboussolée et déprimée dans son introspection sans perdre la lucidité de savoir si tant de mots ne saoulent pas le spectateur. Celui-ci au retour de cette balade peut repartir dans l’enclos assister à la même expérience improbable avec d’autres scientifiques et repartir pour un tour aux alentours avec un autre géographe (ainsi le temps passé peut-il être de 30 minutes ou de trois heures, à la guise de chaque spectateur), ou lire les aphorismes illustrés placardés sur l’aire d’attente comme des sentences définitives : « Goûtons la savoureuse certitude que l’absence de raison d’être des bords, ne prouve pas leur inexistence », « Formulons la plus radicale des interrogations géographiques : sommes-nous où nous sommes ? », « Que la science en sache si peu sur nos cerveaux pose la question : que cachent nos cerveaux sur le cerveau des rhinocéros ? », « (…) Mais jusqu’à présent le soleil ne se couche jamais où il se lève », « Cesser de s’étonner, c’est devenir un pépin sans fruit, un fruit sans arbre, un arbre sans branches », « L’érosion de l’ivresse des cimes n’est pas due à l’affaissement du Ballon d’Alsace », « Un indien Guarani assis dans la poussière côtoie plus les astres que n’importe quel astronaute », « L’invisibilité des étoiles le jour n’occulte pas leur émouvant présence », « Les vagues effacent nos pas, chaque grain de sable en retient l’empreinte », « L’infini, c’est surtout quand ça monte », et peut-être sous forme de conclusion hâtive et hasardeuse : « Disons simplement que depuis que le temps et l’espace ont fait connaissance, tout s’est bien compliqué ». Ce bricolage mental sur le vide laissé par nos questions sans réponse est également le fil du jeu de piste de Trois points de suspension, Looking for paradise dignes successeurs des délicieux dadateurs (« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? L’univers est-il vraiment infini ? Venons-nous d’un jardin aujourd’hui disparu, des choux, des singes ou des amibes ? »), faisant marcher le spectateur dans tous les sens du terme, alternant déambulation caniculaire et stations où il est pris à partie, suant et sommé de choisir entre « croyance » et « désir » pour espérer atteindre le paradis, balade qui se conclue paisiblement dans la fraîcheur d’un after au sein d’un auditorium bienvenu où le spectateur qui peut s’abandonner dans les bras de fauteuils accueillants est convié tous yeux clos à une vraie-fausse séance d’hypnose. Fermer les yeux, prendre le temps, ensemble, semble être un leitmotiv, c’est le thème de Juste avant que tu ouvres les yeux de la compagnie Ktha spectacle conduit à 3.5 km à l’heure par un camion-gradin afin de chercher ce qu'il se passe dans la tête de quelqu’un pendant les neufs minutes qui séparent la première et la seconde sonnerie de son réveil. Le thème du naufrage de notre société, de sa chute est traité – peut-être trop au premier degré – par au moins trois spectacles. À travers une transposition du Radeau de la Méduse, de Théodore Géricault, la compagnie Kumulus a choisi cette métaphore du Naufrage pour signifier que notre bateau « démocrapitaliste » sombre bel et bien. C’est aussi l’argument de La Septième Vague du Théâtre du Centaure où dans les soubresauts d’un monde en crise, se pressent une terrible onde de choc qui emportera tout sur son passage. Ce point de bascule c’est littéralement le titre du spectacle du Wired Aerial Theatre, As The World Tipped, combinant danse aérienne et projection vidéo, qui débute en transportant le spectateur dans l’open space horizontal et stable du secrétariat de la Conférence de Copenhague sur le changement climatique, submergé sous des montagnes de papiers sans s’apercevoir qu’autour le monde glisse vers un désastre. En redressant le plateau progressivement à la verticale (scénographie qui évoque Plan B d’Aurélien Bory) et en le noyant sous un déluge d’images catastrophiques, la métaphore devient explicite. Trop explicite ? Efficace en tout cas et virtuose. Dans ce registre politique, le Théâtre de l’Unité est à la fois efficace sans mégoter sur la grosseur des effets et plus subtil, avec Le Parlement, présenté comme un nouveau parlement, un vrai parlement, un parlement légitime qui pendant quatre jours édicte des lois et remet le jeu politique au centre, en donnant la parole au citoyen, un palabrement sous le séquioa cher à Jean-Georges Tartar(e). Cela se déroule en deux temps : le matin une commission des lois élabore des propositions, en fin d’après-midi se tient une assemblée délibérative, celle des spectateurs, un grand palabre avec comme présidente de séance Hervé de Lafond juchée sur une chaise d’arbitre de tennis. Parlement de rêve, les débats sont ponctués de poésie, de discours de Jean Jaurès ou Victor Hugo, de chansons ratées de Didier Super, d’interventions de deux demoiselles distinguées et habiles dans l’art de la goguette. Et l’esprit alerte de la revue, sans prétention, en direct et en toute spontanéité, couvre bien vite de sa causticité tout préchi précha politique. Ainsi est le théâtre de rue, comme le sel, entre gros grain et sel fin.

Marcel Freydefont

jeudi 20 août 2015

Une bouteille à la vie. Un témoignage de Jack Ralite

À propos du 120ème anniversaire du Théâtre du Peuple à Bussang dans les Vosges

à Vincent Goethals et son équipe de professionnels, d’amateurs et de bénévoles.

Il est rare qu’une manifestation culturelle et artistique réjouisse l’œil, l’oreille, la pensée et le symbolique comme ces trois jours (24, 25 et 26 juillet) que viennent de vivre à Bussang dans les Vosges les acteurs et participants au 120ème anniversaire du Théâtre du Peuple fondé en 1895 par Maurice Pottecher, auteur dramatique, enfant du pays.

120 ans et toujours jeune dans une fidélité non habituée qu’expriment 5 faits.

UNE FIDÉLITÉ NON HABITUÉE

UN PRINCIPE : « Par l’art et pour l’humanité » rejetant les conventions du théâtre bourgeois assujetti au pouvoir de l’argent disent Bénédicte Boisson et Marion Denizot dans un très beau et profond livre Le Théâtre du Peuple de Bussang (Editions Actes Sud).

UNE PRATIQUE : associés aux professionnels (artistes et techniciens) il y a des amateurs, et unis à l’administration, il y a des bénévoles qui les uns et les autres suivent des stages toute l’année, à continuer d’étendre en milieu scolaire. Sous la direction d’un artiste (9 depuis 1972) après Pierre-Richard Wilm, décorateur, metteur en scène, comédien célèbre puis directeur de Bussang de 1932 à 1971. L’artiste a sa liberté de création garantie par l’esprit du lieu géré par l’association de gestion démocratique, confortée par l’arrivée en son sein de quatre Sages ayant de l’expérience dans la décentralisation théâtrale.

UN LIEU : Un théâtre en bois sans cesse amélioré tout en conservant sa structure de base et ouvert sur la nature. Acquis par l’État en 2005. Il a une annexe, « La Popotte » avec cuisine et 21 chambres, un atelier de décors et une prairie ombragée accueillant le public et les débats.

UN FINANCEMENT : 55 % sont des fonds propres dus à la grande audience publique (elle a triplé en 15 ans) abondés par un contrat signé en 2000 par l’État, trois régions (Alsace, Lorraine, Franche-Comté), le département des Vosges et la commune de Bussang.

CETTE UTOPIE HUMAINE ET ARTISTIQUE qui a acquis « le luxe de l’inaccoutumance » comme dirait Saint-John Perse, a proposé une fête populaire, joyeuse et affectueuse de trois jours aux Bussenets bien sûr, mais aussi aux innombrables amis qu’elle a su se faire en un siècle et 20 ans.

UNE CONNAISSANCE APPROFONDIE

D’abord la connaissance. Le 23 juillet dans la prairie ensoleillée deux conférences prennent par la main 90 personnes.

La première pour la présentation à deux voix de Bénédicte Boisson et Marion Denizot de leur histoire de Bussang où l’on retrouve la pensée généreuse et étonnante de Maurice Pottecher sur tout le calendrier de l’histoire du théâtre durant 120 ans. C’est une remarquable étude sur cette création et son développement de continuités et de ruptures, véritable « ruche » humaine de la création répondant au désir qui vint à son auteur « de créer un théâtre qui fut accessible à tous, au peuple entier, sans exclusion de caste et de fortune ». Ce théâtre illustre ce que dit Predrag Matvejevic professeur bosniaque de l’Université de Sapienza à Rome : « Nous avons tous un héritage et nous devons le défendre, mais dans un même mouvement nous devons nous en défendre, autrement nous aurions des retards d’avenir, nous serions inaccomplis ».

La seconde conférence, concernait l’architecture du théâtre. Pierre Bortolucci, architecte en chef des Monuments historiques, l’assurait avec sa grande compétence qu’il applique à la rénovation permanente et très fidèle aux projets primitifs en bois si chaleureux et convivial réalisé par le menuisier charpentier Hans-Tuaillon installé à Bussang. Ce théâtre est une somme de gestes de l’esprit et de la main « pour en finir avec le divorce du muscle et du cerveau » (Maurice Pottecher). Il ouvre largement son fond de scène sur une colline boisée vosgienne qui ravit metteurs en scène et public en affirmant un lien constant et exigeant avec la nature ce qui a été magnifié par le regretté Bernard Dort.

LA DOMINATION DE LA VERTU ET UNE TÊTE AU-DESSUS D’EUX-MÊMES

Ensuite la journée des amateurs. Le 24 juillet commence par une petite forme donnée dans l’atelier décors transformé en petite salle de spectacles. À partir du courrier échangé entre Maurice Pottecher et son fils Jean, qui sera tué à 21 ans début 1918 lors de la première guerre mondiale, Vincent Goethals nous donne un petit bijou théâtral interprété par un amateur, René Branchini (le père), un professionnel, Ulysse Barbry (le fils), accompagnés au violoncelle par Camille Guerard. Dans leurs échanges coupés de chansons populaires et de musique classique les deux personnages disent l’horreur de cette guerre qui matriça tout le 20ème siècle. Il est bien difficile de différencier l’amateur du professionnel. Roger Vailland disait : « Amateur a une double signification. D’une part c’est celui qui aime et qui s’y connaît. C’est l’amateur de danse que ravit un entrechat où l’ignare ne voit qu’un saut. L’amateur d’autre part c’est celui qui ne fait pas profession. Il n’est pas contraint par la nécessité. C’est volontairement qu’il s’abandonne à son goût et il ne cesse jamais de le dominer ».

À ce dernier sens nous retrouvons l’opposition cartésienne entre l’action et la pensée. L’amateur n’est pas victime, l’objet d’une passion, il n’est pas agi, il sait en toute occasion rester le sujet qui agit : c’est la domination même de la vertu.

TRAVAUX PRATIQUES DE 80 AMATEURS

L’après-midi commença par une journée spéciale de la FNCTA (Fédération Nationale des Compagnies de Théâtre et d’Animation) représentée par Patrick Schonstein. Ils étaient 80 amateurs venus de toute la France. Pendant trois jours répartis en groupe d’une dizaine d’entre eux, ils avaient travaillé des extraits des pièces de Maurice Pottecher. Chaque groupe avait 11 minutes. Dix directeurs furent aux commandes effectives depuis le départ de Pierre-Richard Wilm en 1971, sous la présidence de Pierre Chan, petit-fils de Maurice Pottecher, à partir de 1979 : Tibor Ergevari, Jean Chollet, Pierre Diependaële, Pierre-Etienne Heymann, François Rancillac (actuel président), Philippe Berling, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois et Vincent Goethals. Sept étaient là et animèrent les groupes de dix devant 500 personnes. Faire voir le travail des amateurs est important. Certes, il ne s’agissait que d’ébauches. La place des amateurs à Bussang impose beaucoup plus. Jean-Claude Berutti parle pour le spectacle de l’après-midi de deux tiers d’amateurs pour un tiers de professionnels. Christophe Rauck qui n’avait pu se déplacer avait envoyé un très beau message. Il y disait comme en 2013 : « Il faut que les amateurs aient aussi le projet artistique dans les mains sinon ça n’a pas de sens. Il est hors de question qu’on voie d’un côté les amateurs puis de l’autre côté les professionnels en se disant : ” Bon c’est Bussang on va faire la part des choses ”. Non la seule chose qui m’anime c’est le théâtre et la qualité des spectacles ». Une amateure, Christiane Lallemand, va dans le même sens avec son « désir d’aller jusqu’au bout de ce qu’on pouvait donner ». Ce qui se passe à Bussang est une marginalité historique et démocratique où se confrontent pour créer, les « experts professionnels » et les « experts du quotidien » amateurs. Jamais je n’ai ressenti aussi fort la remarque du psychologue soviétique Vigotski qui écrivait en 1920 cette fulgurance : ''« L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisée (…) Les hommes, les femmes peuvent se retrouver une tête au-dessus d’eux-mêmes ». '' DEUX LANGUES ACCORDENT LEURS DISSONANCES

L’après-midi se termina par un rendez-vous plus modeste mais d’une grande signification dans l’atelier de décors. 18 jeunes gens et jeunes filles, 9 allemands, 9 français, jeunes amateurs, après 8 jours à Berlin vivaient 8 autres jours à Bussang. Là-bas et ici ils travaillèrent de concert et restituèrent leurs acquis de cette quinzaine de vie en commun. Leurs deux langues se croisèrent et accordèrent leurs dissonances. « Le temps des rois est passé », disait l’un des plus grands poètes allemands, Hölderlin, « Peut-être des pensées va jaillir l’acte et si les livres se mettaient à vivre (…) on oublie que le sens original archaïque du vocable ”idée” c’est non pas une abstraction mais une  ”vision” ».

Pierre Bertaux, un des grands biographes d’Hölderlin, ajouterait : « Entre poètes c’est comme entre oiseaux sauvages ; les grands migrateurs fussent-ils bien loin de l’autre, séparés par l’épaisseur d’une forêt, s’interpellent. Il leur suffit d’un cri bref, d’un seul rappel comme disent les chasseurs pour qu’à distance ils se reconnaissent s’identifient et se rejoignent ».

En prose, en vers, en chansons et dans un chassé-croisé de belle tenue, les huit jeunes français et les huit jeunes allemands se sont rejoints pour nous et pour eux.

Malgré le désastre, Hölderlin cherche (…) il veut changer politiquement le monde.

C’est ce que nous ont suggéré ces 18 jeunes.

SEPT DIRECTEURS, ARAGON ET LA NOTION DE « SINGULIER COLLECTIF ».

Enfin le 26 juillet au matin, avec quelques 400 personnes à l’écoute attentive se tint un colloque organisé par le ministère de la culture et la FNCTA. « La participation d’acteurs amateurs dans des créations professionnelles modifie-elle votre rapport au projet artistique de création ? ».

Les mêmes directeurs de la veille étaient là. Ils parlèrent avec une profonde expérience vécue, chacun faisant preuve d’une vraie originalité. Je ne peux mieux caractériser leurs propos qu’en me référant à deux textes d’Aragon,

L’un adopté par le Comité central du Parti Communiste Français les 13 et 14 mars 1966 : « Qu’est-ce qu’un créateur ? Le créateur n’est pas un simple fabriquant de produits desquels les éléments sont donnés, un arrangeur. Il y a dans toute œuvre d’art une part irréductible aux données et cette part c’est l’homme même. Tel écrivain, tel artiste étant seul capable de produire l’œuvre créée. Concevoir et créer c’est ce qui distingue les possibilités de l’homme de celles de l’animal ».

L’autre prononcé au Théâtre de la Commune à Aubervilliers le 15 février 1967 : « L’art doit avoir constamment le caractère expérimental, il doit être un art de perpétuel dépassement. Rien ne lui est plus opposé que la formule, la recette, la répétition. Et qu’il s’agisse de la peinture ou de l’écriture, l’art c’est toujours la remise en question de l’acquis, c’est le mouvement, le devenir (…) il n’a jamais suffi à l’art de montrer ce qu’on voit sans lui (…) il doit être le lieu de convergence des inventions de l’esprit humain. C’est à lui que pensait Guillaume Apollinaire quand il écrivait en 1917 dans la préface aux Mamelles de Tirésias : ”Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe” ». Rapprochons de ce discours ce qu’Aragon répéta sans cesse à propos des phrases initiatrices de ses œuvres : « Je n’ai jamais connu en commençant un livre que j’écrivais le nom de l’assassin ».

Ces textes ont une phosphorescence et il est tonique de les deviner en osmose avec les directeurs qui ont approfondi la notion d’amateur : « Ces derniers n’expriment pas seulement une demande sociale, la galère ou une souffrance. Pour peu qu’on les écoute éperdument on perçoit des solutions, des réponses. Tout en ne confondant pas professionnels et amateurs dont les tensions sont inéliminables, on constate que le premier assume son travail dans l’ordre du conceptuel tandis que le second est porteur de « connaissances en actes », lesquelles ne se sachant pas elles-mêmes, requièrent une mise au travail les faisant passer du tâtonnement d’un citoyen vers de nouveaux « brasseurs d’histoires de scène ». C’est la fécondation du savoir et des émotions des experts par le savoir et l’émotion d’en bas. C’est la démocratie des profondeurs. Elles parcourent des venelles avec toutes les contradictions que cela comporte ».

Ces directeurs sont des « singuliers collectifs », notion avancée par le psychologue du travail Yves Clot*, pensée neuve qui manque si fort en ces temps d’individualisme exacerbé infiltré par la marque guerrière du management, véritable « révolution froide » selon Pierre Legendre, laquelle exalte les différences au point de les rendre indifférentes aux autres différences. « La société devient alors une cohabitation d’individus juxtaposés confrontés au marché-raison d’État, l’ordre économique absorbant et entraînant tout le reste, la culture elle-même ».

« Singulier collectif » veut dire que dans le singulier il y a du collectif et dans le collectif du singulier. Ces directeurs « singuliers collectifs » écoutant passionnément les amateurs et les silencieux de la vie quotidienne leur permettant aussi de « faire » quelque chose au théâtre et/ou dans son voisinage, un travail, une activité, une dispute, en faisant des amateurs d’un nouveau type.

Ces directeurs avec leur goût des espaces de recherche, d’invention et de travail collectif, leur espérance de livrer de nouveaux prototypes pensables par et pour les nouvelles générations doivent avoir toute liberté d’agir et de créer. Ils osent penser à neuf et mettre tous ces problèmes en débat pour les 120 ans du Théâtre de Bussang.

Jean-Claude Drouot, comédien et Jack Ralite, militant politique, fondateur en 1987 des États Généraux de la Culture, conclurent avec leur expérience de terrain, de pensée et d’émotion cette matinée en disant leur affection pour ces démarches soutenues avec plaisir par quelques interventions de la salle et approuvées par l’auditoire.

VINCENT GOETHALS ET YVES BEAUNESNE HONORENT BUSSANG AVEC BRECHT ET SCHILLER

On ne peut pas rendre compte de ces trois jours anniversaires sans saluer les deux mises en scène de Vincent Goethals directeur du Théâtre du Peuple et d’Yves Beaunesne, directeur du Centre dramatique du Poitou-Charente. Je ne suis pas critique et me garderait bien de distribuer des prix pour ces deux spectacles qui honorent et au-delà leurs auteurs. On a envie de dire c’est de « la belle ouvrage », c’est « le courage de la création » première responsabilité mise en avant par « la déclaration des droits de la culture » des État Généraux de la Culture qui réunirent tant d’artistes et de spectateurs (des dizaines de milliers en France et à l’étranger) autour de cette idée : « Un peuple qui abandonne sa culture au grandes affaires se condamne à des libertés précaires » et de ce projet assumant six responsabilités publiques : audace de la création, élan du pluralisme, obligation de production, maîtrise de la distribution, atout d’un large public, nécessité de coopérations internationales. C’est ainsi que fut construite « l’exception culturelle », rejeté l’AMI, préfiguration de l’actuelle négociation en catimini d’un traité de libre-échange entre les USA et l’Europe et mise en échec à Seattle en 1999 la réunion de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce).

Donc le courage de la création avec L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht par Vincent Goethals et Intrigue et amour de Friedrich von Schiller par Yves Beaunesne. Deux grandes œuvres à la fois allemandes et universelles.

Vincent Goethals est surtout connu dans le nord de la France et en Belgique où il a beaucoup travaillé avec sa compagnie créée en 1988 « Théâtre en scène ». Il aime particulièrement faire des commandes auprès d’auteurs français, québécois, belges et marocains, soutenant ainsi l’écriture francophone contemporaine. C’est la pratique heureuse et très bien accueillie qu’il a eue depuis trois ans à Bussang. À Avignon, cette année, il a lu à la Maison Jean Vilar avec des comédiens un extrait très prometteur et enjoué d’une auteure turque.

C’est un très beau cadeau d’anniversaire qu’il fait pour les 120 ans de Bussang. Laissons-lui la parole pour présenter L’Opéra de quat’sous créé en 1928, opéra de Brecht avec une musique inoubliable de Kurt Weil : « C’est une critique ostensible de la bourgeoisie (…) La pièce revendique son côté satire acerbe ». Interprétée par six comédiens chanteurs et 14 amateurs « sous couvert d’une fable dénonçant les injustices de la société, démontant les mécanismes du capitalisme, mettant en lumière les compromis et l’hypocrisie de la bourgeoisie (…) elle se développe dans le milieu du prosélytisme et de l’exploitation de la pauvreté ». Un de ses postulats est que « l’homme est un loup pour l’homme (…) La portée du message de Brecht et sa résonnance aujourd’hui prennent toute leur acuité. Quel avenir pour notre humanité en déliquescence ? (…) Si ce n’est que chacun en a la responsabilité ».

L’accueil du public a été splendide, des applaudissements interminables ont remercié tous les artisans du spectacle dont un bouche à oreille intense se charge de la promotion. À l’entracte comme à la sortie ce n’étaient que regards joyeux et discussions passionnées. Personne ne se plaignait de son postérieur.

Yves Beaunesne avec ses 11 comédiens professionnels est venu à Bussang présenter une création qui continuera sa vie la saison prochaine au CDN de Poitiers puis dans une tournée en France. C’est un très important jeune metteur en scène de théâtre sorti du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Depuis sa première mise en scène Un mois à la campagne de Tourgueniev qui reçut le prix Georges Lerminier décerné par le Syndicat de la critique dramatique, il a présenté 22 mises en scène et 5 opéras dont un à l’Opéra Bastille, un autre au Festival d’Aix-en-Provence. Il a travaillé dans de grands théâtres, le TNP Villeurbanne (Michel Bataillon l’un des sages de Bussang qui fut dramaturge de Roger Planchon m’a dit que ce dernier avait pensé à Beaunesne pour lui succéder). La Comédie-Française l’invita, le Théâtre de la Colline, le Théâtre de la Ville et les Bouffes du Nord à Paris aussi. C’est un des grands espoirs déjà confirmé.

Intrigue et amour est une des pièces phares de l’allemand Schiller écrite à 24 ans, « c’est une charge explicite contre la corruption politique et sentimentale tout autant qu’un cri plein de vie appelant 1789 ». Dans une trame de polar joué pour la première fois à Mannheim en 1784, Schiller a « logé une poudrière ». « Un cri du mouvement Sturm und Drang (…) il clamera sa foi en la réconciliation de la raison et de la sensibilité (…) Le 26 aout 1792 il est nommé citoyen d’honneur par l’Assemblée Législative Révolutionnaire ». Le travail d’Yves Beaunesne a été très bien accueilli au point que les comédiens exprimèrent à l’issue de la première représentation leur étonnement d’avoir partagé, comme il n’est pas coutumier, leur travail avec le public. C’est aussi cela Bussang, le public prolonge le théâtre, s’y augmente, jusqu’à sembler s’en rapprocher au point où on le croirait devenu propriétaire du texte. J’ai eu plusieurs communications téléphoniques me disant la beauté en même temps que la simplicité du spectacle et le jeu magnifique des comédiens. Un de mes correspondants m’a dit : « J’ai compris en voyant le spectacle la devise de Schiller rapportée dans le programme par Yves Beaunesne : « Vivez dans votre siècle mais ne soyez pas sa créature ».

Bussang aura cette année fait coup double. Brecht et Schiller ont séduit Bussang et je songe aux mots de poètes français rendant compte de l’œuvre d’Hölderlin, poète allemand lui-aussi révolutionnaire. Pierre Emmanuel : « Il débusque l’obscur ». Michel Deguy : « Hölderlin rapproche ». René Char : « Touchait la main éolienne d’Hölderlin ». Aragon : « Hölderlin parlait pour moi, je comprenais, ah ! Je comprenais ».

BUSSANG A MÉRITÉ SES 120 ANS

Le Théâtre de Bussang qui a 120 ans a gagné. Il est pleinement le bêchage incessant du terrain humain où dans son champ de force très petit se joue toute l’histoire de l’humanité. L’amnésie a reculé. Les générations ensemble se souviennent de l’avenir. « Ce qui compte » disait Patrice Chéreau  ”c’est le renouvellement continu de ce que j’appellerai le ”fond commun” de chacun ». Que faire maintenant ? Le retour au passé sans doute pas, mais le recours à la conscience experte de ce passé oui, en sachant que ceux qui l’ont fait ont été satisfaits comme Aragon disant : « Honte à celui à qui sa limite suffit. Heureux celui qui se jette au bout de lui-même ». Ils sont quelques milliers de tout âge à l’avoir fait au Théâtre de Bussang car Vincent Goethals et Yves Beaunesne y ont mis en scène des œuvres initiatiques.

J’en aurais presque fini en précisant qu’il y a eu d’autres petites formes avec Récital à deux sous, pot-pourri d’opéras connus et de chansons populaires de et avec Mélanie Moussay et Contes Sauvages, théâtre d’objets tout public d’Hoffmann et des frères Grimm qui retrouvent leur état de naissance en s’étant désclérosés, dégelés.

Enfin, le 11 juillet à 17 heures – belle élégance régionale – Bussang 2015 a choisi de s’ouvrir. Ce fut un grand succès, avec le ballet de l’Opéra Théâtre de Metz-Métropole dansant le Sacre du printemps de Stravinsky (chorégraphie de Ralf Rossa). Il se clôturera le 23 août à 18 heures avec l’Orchestre National de Lorraine jouant Wagner, Franck, Henri Rabaud, Paul Dukas et Karl Maria Von Weber sous la direction de Jacques Mercier.

UNE RENCONTRE THÉÂTRE-SYNDICALISTES CGT OUVRE UNE PORTE D’ENTRÉE POUR L’AVENIR

Revenons à ces trois jours marquant les 120 ans qui ont connu tout au long de l’été un « dîner insolite » et des « pique-niques insolites » organisés par le pays d’Épinal ainsi qu’une rencontre de la CGT départementale après le Brecht le 26 juillet à laquelle participèrent 120 militants, Vincent Goethals, Jack Ralite, Monique Blin et Pierre Barrat, (Michel Bataillon souffrant n’a pu venir).

La question qui revint souvent tournait autour de la fatalité, l’impuissance, comment construire une alternative, avec qui. Finalement, chaque interrogation révélait l’espérance d’une « bouteille à la mer » que je traduis par « bouteille à la vie » car la vie est attaquée dans ses fondements mêmes. Ces délégués syndicaux dont plusieurs étaient membres des partis de gauche sont un peu comme des chercheurs, font le compte des victimes de la politique actuelle, constatent que c’est l’immense majorité du peuple de France et pourtant ça ne débouche pas. Peut-être est-ce l’anti populaire d’aujourd’hui, conséquence de deux notions exprimées par le poète Bernard Noël à Berlin en 1991 dans une session internationale des États Généraux de la Culture, les concepts de « SENSURE » et de « CASTRATION MENTALE » qui pénètre en nous d’une manière invisible. Il y a là une grande aliénation de tous et de chacun et une volonté de s’émanciper. Il me semble que c’est une porte d’entrée pour l’avenir. Ces hommes et ces femmes dans le maelstrom médiatique sont soit sous exposés dans le mépris, soit surexposés dans le spectacle, soit exposés mais invisibles. C’est ce mur qu’il faut faire tomber afin que les forces d’engendrement puissent libérer leur pouvoir d’agir et leur projet d’émancipation. Il faut que le peuple devienne populaire, c’est-à-dire politique. Dans cette situation complexe, il faut passer du statut d’impuissant au statut de constructeur. Ainsi sera contournée la notion d’une puissance impuissante.

L’histoire de la culture suit une courbe parallèle.

Jusque dans les années 70 et depuis 1936, amplifié par le Conseil National de la Résistance, la culture, l’artistique en particulier se sont créés, développés, démocratisés, les noms de Firmin Gémier, de Jean Vilar, de Roger Planchon, d’Antoine Vitez exprimant ce mouvement pour nous limiter au théâtre français.

En 1975, l’immense Pasolini pressentait ce qui débutait et se répandait. Il pointait dans un livre, Lettres Luthériennes : « La mise en place d’une véritable et grande révolution de droite qui créé des décombres qui ne sont pas que des pierres mais des valeurs humanistes et populaires. (…) Ce bougé disait-il va renverser la notion d’obéissance et de désobéissance au point que toute logique que nous appelons historique a été balayée non par la rébellion des désobéissants mais par une volonté nouvelle des obéissants ». Ce fait a désemparé l’opposition qui n’en est pas encore sortie. Pasolini allait même jusqu’à dire que « certains en arriveraient à penser impossible une alternative ».

Si dans un premier temps en France de grandes luttes culturelles et politiques liées notamment au Programme Commun de Gouvernement et aux premières années de François Mitterrand freinent ce que Thatcher en Angleterre et Reagan aux USA appliquent, en 2006 dans notre pays le rapport Jouyet-Lévy exprime l’agression dans le domaine de la culture : « Donner au capital humain un traitement économique ». C’était le marché mettant sa main sur l’âme, c’était comme le disait ironiquement Jacques Rigaud : « Pourtant personne n’a réclamé la séparation de la culture et de l’État » ! Ce que certains appellent la crise, d’autres les métamorphoses, se développent. Les cartes sont alors brouillées. Il y a besoin d’une nouvelle conscience.

Or, le Président Sarkozy dans sa lettre de mission à sa ministre de la culture, Christine Albanel, le 1er août 2007, a indiqué la nouvelle route : les subventions doivent aller à ce que demande le peuple. Les artistes doivent être soumis à des obligations de résultats. Les subventions doivent avoir un caractère aléatoire. Il faut autoriser des expériences de vente d’œuvres du patrimoine. Il faut casser les rentes en matière de droit d’auteur. Les industries culturelles doivent avoir les meilleures chances de se développer.

2012 n’a rien changé. Les crédits d’État en matière de culture ont même diminué et si aujourd’hui il est annoncé qu’ils vont de nouveau progresser (de combien ?) on ne peut pas ignorer le pompage de 28 milliards d’euros en trois ans (2015, 2016, 2017) sur les dotations globales versées par l’État aux finances communales ce qui – les faits le prouvent – conduit à une mutilation de l’œuvre culturelle de ces 50 dernières années. On nous rétorque que cela s’explique par la situation financière de la France. Le 10 mai 1944, à Philadelphie aux États-Unis, les alliés, vingt-sept jours avant le débarquement en France, décidaient de s’occuper des libertés et des droits notamment du monde du travail. Avec toutes les destructions et les morts de la guerre, c’était un acte de confiance. Aujourd’hui il faudrait un acte similaire d’autant que les nouvelles technologies toutes seules, quelle que soit leur puissance, ne seront humainement opératives que si, comme le souhaite Georges Balandier, nous répondons : « Nous sommes dans l’obligation de civiliser les nouveaux nouveaux mondes issus de l’œuvre civilisatrice » et nous suivons Jean-Pierre Vernant : « Pas d’hommes sans outillage, mais pas d’hommes non plus à côté des outils et techniques sans langage ».

Le langage, notamment « la langue française fait clarté de tout ». « Une langue s’irrigue par la racine et pas par la tête ». Le Collège de France créé par François 1er s’appelait les premières années « Collège des trois langues », le français, le grec, le latin. « Par un lien fascinant de l’un à l’autre, le langage et le réel se prennent à exister conjointement ». « L’homme qui est obscur en français, ou il se trompe ou il trompe » disait Stendhal**.

« LE SOURIRE DE LA VÉRITABLE ESPÉRANCE »

Pourquoi j’ai recours souvent à des citations de poètes ou d’écrivains ? Mandelstam, poète soviétique, répond : « Une citation n’est pas un extrait, la citation est une cigale, sa nature est de ne pouvoir se taire, une fois accrochée dans l’air elle ne le lâche plus ».

Voilà ce que m’a inspiré de vivre un voyage ensemble à Bussang avec ses milliers de participants. Curieusement dans la petite forme, Un d’eux nommé Jean, j’ai trouvé ces trois phrases : ''« Simplement à être constamment dans la nuit, ils gagnent quelques idées noires » « Le pré n’est pas longtemps sans fleur » « La vérité vaincra le mensonge sonore »''

C’est pourquoi ce juillet-août il y avait de la joie autour du Théâtre du Peuple. Les spectateurs des champs et de la ville ont ressenti du sens, de la conscience, quelque part du bonheur. Pasolini parle du « sourire de la véritable espérance »…

Cette aventure a eu un large écho de presse surtout dans Vosges Matin qui chaque mercredi a consacré une demi-page aux 120 ans. Tout y était en mots et en photos, les œuvres et leur sens, les créations artistiques, les disputes et les portraits des artistes, des amateurs et des bénévoles, ce triumvirat vainqueur. Le maire, le député, une conseillère départementale se mêlèrent à la foule, pas la ministre de la culture remarquait quelqu’un. Il lui fut répliqué : « C’est de la culture, que veux-tu qu’elle y ait à voir ».

En tout cas, le maire-adjoint à la culture d’Aubervilliers que j’étais quand Gabriel Garran créa le Théâtre de la Commune en 1965, fêtera dans cette ville ouvrière du 93 les 50 ans du premier théâtre permanent de banlieue. Une ville, un village, deux théâtres marquent leurs anniversaires dans l’esprit de la décentralisation dramatique.

  • Yves Clot anime l’équipe de recherche sur la psychologie du travail au CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers. Il a notamment montré comment le travail devenu malade suite au management guerrier qu’il subit ne peut plus rencontrer la création artistique. Le travailleur est devenu un « boxeur manchot » dans et hors du temps de travail.
    • De quel amour blessée – Réflexions sur la langue française par Alain Bober – Éditions Gallimard.

À signaler la récente parution de La pensée, la poésie et le politique par Karelle Ménine ; dialogue avec Jack Ralite. Les Solitaires intempestifs. 222 pages, 14,50 euros.

mardi 9 décembre 2014

Chronique scénographique de Jean Chollet

Buchettino en position couchée.

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Plasticien, scénographe, le metteur en scène italien Roméo Castellucci est une des figures marquantes de la scène européenne contemporaine. S’inscrivant dans une filiation avec le « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud, il s’est fait connaître en France lors du Festival d’Avignon 1998 avec Giulio Cesare issu d’une libre adaptation de la pièce de Shakespeare. Depuis, il compte à son actif de nombreuses créations, attestant de sa maîtrise scénique, de son sens de l’image et du son, associant les formes artisanales aux nouvelles technologies. Avec une radicalité parfois dérangeante, comme cela a été le cas en 2011 avec Sui concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu) qui a provoqué les réactions violentes et inconsidérées des catholiques intégristes. Si, aux yeux de certains il apparaît comme un provocateur, il œuvre aussi dans un autre registre, beaucoup moins connu. Avec sa compagnie, la Societas Raffaello Sanzio, créée en 1981 à Cesena en Émilie du Nord, avec sa sœur Claudia, et Chiara et Paolo Guidi, il pratique le théâtre pour enfants à travers ateliers et spectacles. C’est d’ailleurs dans ce registre qu’ils réalisent en 1992 leur première création Les Fables d’Esope, suivie l’année suivante de Hansel et Gretel. Actuellement, une reprise de Buchettino en tournée en France permet d’appréhender un de ses aspects scénographiques. Il s’agit d’une adaptation du conte de Charles Perrault, Le Petit Poucet.

Quel que soit le lieu d’accueil, elle se situe dans une chambre en bois itinérante montée par l’équipe technique de la compagnie, dans un espace abrité pour la durée des représentations. À l’intérieur, cinquante lits d’une personne sont répartis de part et d’autre d’une étroite allée centrale. Les uns posés au sol, les autres sur deux niveaux superposés disposés en périphérie de la salle. La literie est complète, matelas, draps, couverture, oreiller, et les spectateurs sont invités à prendre place, sur ou dans ces lits, en fonction de leur choix. Une première mise en situation adaptée à la représentation… et non pas faite pour favoriser les somnolences observées parfois dans d’autres lieux. Elle répond surtout à un souhait de relâchement du corps en rupture avec la réalité quotidienne, dans une forme d’abandon propice à l’écoute. Sous la seule lumière d’une simple ampoule avec abat-jour, une comédienne prend place sur une chaise sur l’un des côtés de l’allée. Livre ouvert, elle commence le récit, rejoignant la tradition orale du conte, et semble répondre à la demande : « raconte-moi une histoire ». Tour à tour, narratrice ou interprète d’intonations vocales des différents personnages évoqués par Perrault. Cette évocation trouve un prolongement sonore avec des sons enregistrés ou des bruitages effectués en direct, qui semblent venir de l’étage supérieur de la chambre en faisant vibrer ses parois. Dans l’association de ces différents éléments, la Societas Raffaello Sanzio (mise en scène Chiara Guidi, scénographie et ambiance sonore, Roméo Castellucci, adaptation Claudia Castellucci) répond en premier lieu au souhait souvent formulé, mais pas toujours réalisable pour des raisons techniques ou budgétaires, d’offrir un espace adapté à chaque création, en instaurant un rapport optimisé du public à la représentation. D’autre part, comme souvent dans les spectacles de la compagnie, l’action théâtrale passe par une expression sensorielle, forgée ici par un univers sonore, qui contribue à nourrir l’imaginaire, dans une dimension subversive de l’enfance. Les petits et grands enfants spectateurs semblent ravis de l’aventure vécue … et ressentie.

samedi 11 octobre 2014

Retour sur les francophonies

Festival des francophonies en Limousin donné du 24 septembre au 4 octobre 2014.

Le grand soleil d'été qui, ô surprise, a baigné fin septembre sur le Festival des francophonies en Limousin fut comme l'annonce d'un renouveau. Celui d'une manifestation qui, à sa 31e édition, poursuit avec ferveur son action dont tout le monde se plaît à reconnaître l'intérêt et la nécessité, sauf peut-être les instances officielles en charge de la soutenir et de la subventionner. On se souviendra pour mémoire que les premières importantes coupes budgétaires (150 000 euros) se firent sous l'égide de Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères sous la présidence de Nicolas Sarkozy... Le Festival a dû se replier quelque peu sur lui-même et Marie-Agnès Sevestre, sa directrice depuis 2006, se bat avec encore plus de pugnacité pour poursuivre son travail. La situation est d'autant plus paradoxale que le français est à l'heure actuelle la langue officielle de 29 pays à travers le monde, qu'elle est en pleine expansion et que de 225 millions de personnes qui la pratiquent, elle passera selon les prévisions à 400 millions en 2025… Or dans le même temps on assiste depuis plusieurs années à un désengagement de l'État dans ce domaine. Comprenne qui pourra. Territorialement le Festival s'est amenuisé comme une peau de chagrin (pas heureusement pour ce qui concerne les spectacles) ; finis les grands chapiteaux en plein centre ville ou place de la Cathédrale, comme du temps de la direction de Monique Blin, finis les lieux avec cantine, espaces pour concerts, rencontres et discussions, librairie, etc. Marie-Agnès Sevestre a dû tout « rapatrier » du côté des bureaux du Festival, a implanté un tente caïdale dans la cour de l'immeuble, s'est entendue avec un restaurant voisin… elle l'a fait avec intelligence et goût, mais il n'empêche…

Prémices d'un renouveau donc avec l'arrivée du beau temps, mais surtout avec la nomination (en janvier dernier) à la Présidence du Festival d'une personnalité bien connue et appréciée du monde de la culture (il fut, entre autres, directeur du Théâtre et des Spectacles du temps de Jack Lang) un grand commis de l'Etat, Alain Van der Malière, qui s'est immédiatement attelé à la tâche, en renouant immédiatement avec les politiques. Sachant que ce sont essentiellement la région et le département qui, après l'État, financent la manifestation, sachant aussi que pour la première fois depuis plus d'un siècle la ville de Limoges est passée à droite… Mais c'est surtout auprès du ministère des affaires étrangères que dirige Laurent Fabius et auprès du Secrétariat d'État au Développement et à la Francophonie dont Annick Girardin a la charge qu'il entend plaider la cause du Festival. Autre point qui pousse Alain van der Malière à un certain optimisme : la nomination à la tête du Centre dramatique national La Limousine de Jean Lambert-wild à partir du 1er janvier 2015. C'est précisément pour développer, entre autre, son action pour promouvoir la francophonie (ou les francophonies) que celui-ci a préféré quitter le Centre dramatique de Caen où il a réalisé un excellent travail, redressant notamment une situation plutôt préoccupante à son arrivée, et solliciter une institution plus modeste. On ne peut qu'abonder dans le sens d'Alain van der Malière, car au plan purement artistique et par un heureux concours de circonstances, Marie-Agnès Sevestre avait programmé pour la présente édition une mise en scène de Jean Lambert-wild (réalisée conjointement avec Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra) sur En attendant Godot de Samuel Beckett. Un spectacle qui aura été l'un des points forts – amplement mérité – du Festival. Prévu sur deux séances il a fallu rajouter une troisième représentation immédiatement remplie et accueillie avec un bel enthousiasme. L'idée de base de ce spectacle ? Confier les rôles de Vladimir et Estragon à deux acteurs africains, Michel Bohiri et Fargass Assandé. C'est comme une évidence tant les deux acteurs s'entendent dans leur fraternité d'exilés, en perpétuelle recherche et attente d'un signe, d'une lueur d'espoir. Clochards perdus au milieu de nulle part et pourtant toujours campés dans leur dignité humaine, oscillant entre bouffonnerie et tragique sans que jamais le trait ne soit appuyé. C'est simplement bouleversant car brusquement les mots de Samuel Beckett retrouvent une force et une beauté que l'on ne leur connaissait plus à force d'avoir été commentés et « sur-signifiés ». La pièce retrouve avec l'impayable duo formé par Pozzo et Lucky, Marcel Bozonnet et Jean Lambert-wild, et même avec le garçon chargé de transmettre les messages de Godot (Lyn Thibaut), un équilibre qu'on ne lui connaissait pas. Grand succès donc de ce côté, ce qui est de bon augure pour la suite des événements. Les autres propositions de la programmation ont, comme toujours, été très riches dans leur diversité. Avec tout particulièrement des spectacles créés « sur place », comme Le Kung Fu du congolais Dieudonné Niangouna, beau et astucieux retour vers ce qui a fondé le désir de théâtre chez l'acteur-metteur en scène au talent éprouvé. Réalisé avec la participation des habitants de Limoges et de Tulle ce spectacle répondait très exactement à la mission du Festival. Lequel retrouva avec bonheur ses fidèles, comme Jean-Luc Raharimanana, avec Rano, Rano, dont une première version présentée au Tarmac (autre haut lieu, parisien celui-là, de la francophonie), était déjà plus que prometteur. Autre création mettant en présence francophones du Québec, du Congo et du Cameroun, Cantate de guerre de Larry Tremblay, mis en scène par Harvey Massamba. Un spectacle d'une violence sans concession. Et que dire des nombreuses lectures regroupées sous le beau titre de « l'imparfait du présent » ? Attirer un dimanche matin à 10 heures une centaine de personnes pour écouter la lecture (remarquablement dirigée par Armel Roussel) d'un texte, Les Paratonnerres de Marc-Antoine Cyr, relève réellement de l'exploit et est révélatrice d'un certain état d'esprit des spectateurs du Festival. Alors qu'un peu plus tard, la remise des prix RFI du théâtre et de la dramaturgie francophone de la SACD, respectivement à Chemin de fer de Julien Mabiala Bissila et à Pays de l'iranien Pedro Kadivar, ajouta encore au plaisir de la découverte de textes et d'auteurs francophones.

Jean-Pierre Han

« Festival des francophonies en Limousin » donné du 24 septembre au 4 octobre 2014.

mardi 3 juin 2014

Chronique scénographique de Jean Chollet

Dis Charlotte, c’est quoi la scénographie ?

À l’issue d’un spectacle présenté dans un théâtre national parisien, le public s’écoule lentement à travers les zones de circulation qui lui sont réservées. Très vite, comme à l’ordinaire, les propos s’échangent à chaud au regard de la représentation. Généralement, ils tournent autour de thématiques récurrentes, jeu des comédiens, mise en scène, écriture de la pièce, le plaisir ou l’ennui ressentis, voire le comportement scandaleux du voisin consultant ses sms sur son téléphone portable. Pourtant, cette fois un nom me fait dresser l’oreille, puisqu’il concerne une des composantes majeures du théâtre d’aujourd’hui, la scénographie, généralement cantonnée de manière restrictive dans un jugement sans appel, qui va du « c’est très beau » au « c’est très laid ». Pas seulement par le spectateur lambda, mais aussi – hélas – par certains critiques professionnels. Derrière moi, deux voix s’élèvent. Coup d’œil dans le retro. Elle, blonde la cinquantaine, fringues dans le vent. Lui, calvitie naissante, costard noir sur chemise blanche. Au vol : «  Mais comment peut-on imaginer un palais vénitien aussi tarte ? Toi Charlotte qui a fréquenté l’École du Louvre avant de rentrer à la Smatmut, qu’en penses-tu ? » « Tu me connais, sans vouloir privilégier une esthétique particulière qui me limiterait à une perception subjective, je suis de ton avis. Jamais je ne me suis sentie aussi éloignée du Grand Canal où nous avons passé de si merveilleux moments ». « En plus, comme ça, voir un décor aussi moche qui a du coûter bonbon, en utilisant les subventions publiques ça me choque. Si encore ce décor apportait quelque chose à la pièce ..…pfft ». Elle : « Et dire qu’aujourd’hui, sans doute pour faire moderne on appelle ça de la scénographie ». La dernière porte du théâtre s’ouvre à deux battants. Il pleut sur la ville. Tout le monde se disperse sur le trottoir. La vie reprend se droits. Reste le regret de n’avoir pu engager la conversation avec Charlotte et son homme. Par exemple autour d’un Valpolicella, dont la seconde bouteille les aurait certainement rapprochés du Palais des Dodges. Nous aurions pu deviser et échanger nos points de vue, en apportant quelques précisions spécifiques à une pratique en mesure d’élargir leur relation avec le théâtre. Par exemple, en rappelant que la scénographie, dont l’appellation d’origine remonte au théâtre grec antique, n’est en aucun cas une œuvre d’art en elle-même, mais prend son identité et sa mesure dans sa relation avec la représentation. Elle révèle son sens dans l’apport qu’elle suscite au regard d’une œuvre et des choix d’une mise en scène. Quelle que soit sa force plastique et la création de ses images, c’est dans cette situation qu’elle justifie ou non sa réussite, et s’inscrit comme un élément constitutif de la scène. Dans une relation au réel ou dans l’abstraction, dans l’illustration ou la métaphore, en ouvrant l’imaginaire du spectateur, pour accompagner le jeu jusque dans les non-dits. Sans entrer dans des théories savantes, largement diffusées par des spécialistes de la question, mais en tentant de sensibiliser la perception d’un espace agissant, dont la composition ne répond pas en premier lieu à des critères esthétisants. Nous aurions pu aborder longuement ces différents aspects et prendre rendez-vous pour visualiser les exercices pratiques d’une prochaine création. Ce n’est sans doute que partie remise.

vendredi 16 mai 2014

Réussite franco-japonaise (à propos du Featival de Shizuoka au Japon)

Pour être relativement discrètes, les relations concernant le théâtre contemporain entre le Japon et la France n'en sont pas moins réelles et fortes. Depuis des années maintenant notre petit monde du théâtre bruit de la rumeur de récits de metteurs en scène partis travailler avec une certaine assiduité (preuve indéniable du bon accueil et des conditions de travail qui leur sont réservés) au pays du Soleil Levant, revenant avec dans leurs bagages des spectacles, plus ou moins réussis, qui finissent ensuite parfois par se couler dans le flot des productions courantes. Sans parler d'Arthur Nauzyciel et de Daniel Jeanneteau, tout deux successivement lauréats de la Villa Médicis hors les murs au Japon, le simple énoncé de quelques autres noms connus de la mise en scène est suffisamment éloquent pour nous interpeller : Éric Vigner, Frédéric Fisbach, Arnaud Meunier, Pascal Rambert… sans parler de notre « monument national », Claude Régy qui s'en est allé fêter ses quatre-vingt dix ans, l'année dernière, répéter avec des acteurs japonais la pièce de Maetelinck, Intérieur, qu'il avait déjà montée en France il y a vingt-cinq ans et dont on attend avec impatience cette nouvelle version programmée au prochain Festival d'Avignon désormais sous la direction Olivier Py… Resterait à affiner cette énumération et savoir pourquoi et dans quelles conditions tous ces gens de théâtre ont pu œuvrer au Japon. Ce qui expliquerait peut-être les raisons pour lesquelles un metteur en scène aussi intransigeant que Claude Régy, a accepté de se rendre au Japon. Peut-être d'ailleurs a-t-il été, dans un premier temps, favorablement renseigné par son ancien scénographe attitré, Daniel Jeanneteau ! Resterait également à jauger la réussite (ou la non-réussite) des productions ainsi conçues…

Il convient de préciser que la majeure partie des artistes cités a été accueillie au SPAC (Shizuoka Performing Arts Center), un lieu quasiment idyllique à flan de colline au pied du Mont Fuji, éloigné de 150 kilomètres de Tokyo, et bien plus encore de Kyoto. C'est au cœur de la nature qu'a été aménagé ce vaste espace entièrement consacré au spectacle vivant ; on y retrouve un magnifique théâtre de plein air, une autre salle fermée, des bâtiments pour les répétitions (l'un d'entre eux, transformable, peut accueillir des spectacles), d'autres pour l'administration, la restauration des artistes invités qui logent dans des petites maisons individuelles éparpillées dans le parc, au milieu de champs de thé, le tout entouré de forêts de bambous… Et pour tout de même faire le lien avec la « petite » ville de Shizuoka (plus de 700 000 habitants tout de même !) le SPAC gère encore là un magnifique théâtre de 400 places… Une sorte d'utopie devenue réalité depuis 1995 avec le désormais légendaire Tadashi Suzuki à sa tête. Depuis 2007, c'est le metteur en scène Satoshi Migayi qui a pris la direction du lieu. Un artiste que l'on est censé connaître en France puisqu'il a déjà été invité il y a une dizaine d'années par Eric Vigner chez lui, au CDDB de Lorient, avec une Médée d'Euripide et qu'encore tout récemment son Mahabharata était proposé au Musée du Quai Branly, hors circuit théâtral traditionnel il est vrai. Du coup aucun programmateur dont la hardiesse en matière de prise de risque est proverbiale ne s'est aventuré à le faire venir dans son théâtre, sauf, le directeur du CDN de Normandie, Jean Lambert-wild. Bien lui en a pris puisque les deux représentations données dans sa salle d'Hérouville, près de Caen, ont fait un véritable triomphe. Les représentations données en plein air fin avril au SPAC n'ont fait que confirmer la qualité du Mahabharata et son côté éminemment populaire. Il ne fait aucun doute que les représentations qui vont être données cet été à la Carrière de Boulbon lors du Festival d'Avignon vont être un triomphe. Ce sera l'exact moment pour les programmateurs de sortir de leur pudique réserve… Ce spectacle qui marrie avec habileté et non sans humour la tradition et la modernité, dans un grand déploiement stylistique qui mêle tous les registres de l'art théâtral (avec une ponctuation musicale importante) ne saurait laisser insensible. L'épopée sanskrite de la mythologie indienne développée en plus de 250 000 vers a été considérablement réduite : elle est restituée par un seul (superbe) récitant, et illustrée par une distribution aussi généreuse (nombreuse) que talentueuse. Cet été les spectateurs de la Carrière de Boulbon ne verront pas le jour se lever comme du temps de Peter Brook, mais ce n'était certes pas la visée du metteur en scène Satoshi Miyagi, plus attaché à dérouler l'épopée comme on déroule un rouleau de papier sur lequel elle aurait été dessinée… Quant à Peter Brook il était quand même présent à Sizuoka par l'intermédiaire de deux films, l'un qui est la restitution de son Mahabharata désormais mythique, l'autre présentant son travail de répétition. Le spectacle de Satoshi Miyagi qui joue avec tous les codes théâtraux est donné dans le cadre du Festival international que le SPAC organise chaque année. Rien de plus normal que son directeur propose, comme c'est la coutume, une de ses créations, même si celle-ci n'est pas toute nouvelle. Comme n'est pas nouveau non plus le Faust I de Goethe mis en scène par l'allemand Nicolas Steemann qui avait déjà été présenté au Festival d'Avignon il y a deux ans, sans forcément plus d'enthousiasme public qu'ici. Le spectacle n'a pas bougé d'un iota et on aura pu constater l'effet du temps, c'est-à-dire le vieillissement des codes de jeu, sur la production… Jerk concocté par Gisèle Vienne et interprété avec virtuosité par Jonathan Capdevielle est loin, lui aussi, d'être une création, encore que dans ce cas de figure on ne peut que se féliciter de le revoir, sachant que la même Gisèle Vienne présentait également, avec Etienne Bideau-Rey, ses Showroomdummies ≠3. Ces deux derniers spectacles étant présentés sous l'égide du très officiel Institut français de Tokyo, célébrant à sa façon le non moins officiel 90e anniversaire du partenariat culturel franco-japonais… Ô mânes de Claudel qui fut ambassadeur au Japon de 1921 à 1927 !

En fin de compte, la véritable création de ce Festival fut, elle aussi, franco-japonaise. On peut même ajouter que la relation artistique entre les deux civilisations, occidentale et asiatique, dans ce cas de figure, fut exemplaire. Elle est le fait de Jean Lambert-wild, dont il faudra bien un jour que l'on finisse par admettre qu'il est un poète de la meilleur encre. Son spectacle Splendeur et lassitude du capitaine Iwatani Izumi est l'exact contrepoint japonais de son Splendeur et lassitude du capitaine Marion Déperrier, une « épopée en deux époques et une rupture », comme l'indique le sous-titre, une épopée composée à la fin des années 1990. Du capitaine Marion Déperrier, lointain parent de l'auteur mort au combat, celui de la guerre de 1914-18, au capitaine Iwatani Izumi, de la France au Japon, le texte est passé au tamis d'une traduction signée Akihito Hirano surveillée avec méticulosité par Jean Lambert-wild qui ne connaît certes pas la langue nippone, mais a contrôlé rythmes et sonorités qui sont les marques essentielles de son écriture, sachant couper çà et là, en un mot adapter son texte à la réalité japonaise. Metteur en scène, il a même été jusqu'à vérifier certains détails apparemment anodins, concernant l'habillement ou les accessoires, d'autres moins anodins comme les codes de jeu du comédien. Dans la scénographie qu'il a lui-même conçue (sorte de haute estrade carrée posée au centre de la scène), il expose le capitaine Iwatani Isumi aux regards des spectateurs qui l'entourent de tous les côtés. Pas de surplomb, descendu de son estrade, de sa scène conçue comme un îlot, Keita Mishima, sait dialoguer ou haranguer les spectateurs ; il les tient dans le creux de sa main, et en fait ce qu'il veut pour les mener là où il entend les mener, passant avec dextérité du jeu dramatique proprement dit à l'interpellation toute en finesse de quelques spectateurs, parvenant même à les faire rythmer, quasiment à les faire chanter, une chanson martiale pour le moins politiquement ambiguë… Seul en scène le « capitaine » Keita Mishima, costume militaire d'époque sur le dos, du moins dans un premier temps, est tout simplement éblouissant de rigueur, d'intensité de jeu, parvenant à introduire au cœur même de l'attitude martiale de celui qui s'en va avec panache au-devant de la mort toute l'ambivalence humaine nécessaire, mariant avec un art consommé sa part de féminité avec son aspect viril. Keita Mishima, on le savait mais il en fait là l'éclatante démonstration, est l'un des grands acteurs de sa génération. Issu de la compagnie du SPAC, il a la chance, ici, d'être mis en scène avec une précision d'horloger par Jean Lambert-wild ; la pièce se donne ainsi comme une véritable partition musicale dans laquelle sont introduites d'autres chansons ironiquement doucereuses. C'est avec « de la tenue, du maintien » comme le répète à l'envi une didascalie énoncée dans le spectacle, que Jean Lambert-wild décrit ainsi l'horreur de la guerre, en Europe ou en Asie. Une dénonciation qui suit des chemins peu usités, mais d'autant plus efficaces. Véritable création de ce Festival Splendeur et lassitude du capitaine Iwatani Izumi en est aussi l'incontestable réussite.

Jean-Pierre Han

mercredi 14 mai 2014

Désir et impuissance

C'est le printemps. Si à tout hasard vous l'aviez oublié, les programmes des théâtres sont là pour vous le rappeler. Mais oui, voyons, au printemps les structures culturelles troquent leur rythme régulier de programmation (marqué par la simple succession de spectacles) contre des temps forts et festivals (dominés par l'alternance et la programmation conjointe). Si ce mouvement n'est ni récent, ni univoque – chaque structure développe la manifestation la plus adaptée à son projet –, il est traversé par quelques récurrences. Outre la période de prédilection, ce sont en effet les jeunes compagnies qui sont les plus régulièrement accueillies dans les institutions théâtrales (à tel point, d'ailleurs, qu'il est difficile pour certaines équipes d'êtres visibles hors de ces périodes). Vous me rétorquerez que l'« institution théâtrale » est une notion floue, mouvante : entendons ici les structures subventionnées par plusieurs échelons des collectivités territoriales et dont les missions sont la diffusion et la création. Bref, ce ne sont pas les rapports que l'institution entretient à l'émergence – une notion analysée à des degrés différents par Diane Scott 1 et Thibaut Croisy 2 – qui sont à l'origine de cet article, mais bien plutôt un festival. En l'occurrence Préliminaires, dernier-né de cette flopée de manifestations et nouvel événement du Théâtre de Vanves consacré aux « formes en construction et aux créations 3 ». Comme le scande son intitulé et slogan, « Préliminaires : passez à l'acte ! » (Sous-) entendu, c'est bien connu : pendant un festival (printanier qui plus est), on baise.

Qui pécho qui ? Passé le premier trouble ressenti à la lecture de cette communication – dont on ne sait si elle relève d'une candeur spontanée ou d'un cynisme délibéré – , on se dit que sa brutalité a, au moins, le mérite de la franchise. Là où d'autres festivals (« Premières » à Strasbourg, « Premiers pas » à Vincennes, « Impatience » à Paris, « Émergence(s) » à Avignon, « Prémices » à Lille et Villeneuve d'Ascq) dessinent une vision délicieusement surannée de la jeunesse, entre charmante fougue et émoi fébrile, « Préliminaires » avec son discours sexuel y va plus franco. Mais si, il est bien toujours question d'un désir de l'institution de s'émoustiller ; de la place assignée aux jeunes compagnies ; des fantasmes liés à l'idée d'émergence ; autant que des représentations quant à ce que serait la jeune création, « Préliminaires » renvoie également au rapport supposé que les artistes entretiennent à l'institution. Le « passez à l'acte ! » a possiblement une double injonction et deux énonciateurs. « Préliminaires » programmant majoritairement des formes en chantier, on peut voir cet encouragement comme une adresse de l'institution aux compagnies programmées, ou comme une requête de ces dernières envers des (co-)producteurs potentiels – nécessaires pour achever la production de leur spectacle. Ce faisant, le festival franchit un second pas, celui de l'institutionnalisation des étapes de création. Les compagnies ayant aujourd'hui de plus en plus de difficultés financières pour créer in extenso, les structures préférant saupoudrer leurs apports en co-production – et miser sur plusieurs petits poneys plutôt que sur un seul –, on assiste à une éclosion des formes en cours. Le work-in-progress devient l'étape incontournable vers une création dont la date, elle, se fait de plus en plus lointaine, quand elle n'est pas carrément un mirage inatteignable. De la mise en voix à la mise en espace, des chantiers aux sorties de résidence, les qualificatifs et formats fleurissent, et ce sont désormais toutes les étapes vers la création qui peuvent légitimement être présentées à un public. Alors dans un contexte où le plateau nu relève souvent d'une esthétique de la crise, et où les formes inachevées apparaissent comme les motifs d'un système de production fragilisé, ce « passez à l'acte ! » renvoie, aussi, à deux impuissances : l'incapacité des équipes artistiques à concevoir leurs projets décemment et l'impossibilité de structures culturelles garrottées à prendre le risque de la création.

Caroline Châtelet

1 – Diane Scott, « Émergence, l’institution et son autre », paru dans Théâtre / Public n°203, « États de la scène actuelle, 2009-2011 », janvier-mars 2012. Article consultable en ligne ici : http://www.lescorpssecrets.fr/publications/emergence-ou-linstitution-et-son-autre-theatre-public-a-paraitre/ 2 – Thibaud Croisy, « Nous, les jeunes », paru dans Frictions n°20, hiver 2012-2013. Sommaire du numéro consultable ici: http://www.revue-frictions.net/doku.php/numero20 3 – Communication du festival: http://www.lescorpssecrets.fr/publications/emergence-ou-linstitution-et-son-autre-theatre-public-a-paraitre/

Festival Préliminaires. Du 13 au 17 mai, Théâtre de Vanves, rés : 01.41.33.92.91

mercredi 16 avril 2014

Chronique scénographique de Jean Chollet

Marguerite Bordat créatrice multiforme

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Après une formation en arts appliqués, elle aurait pu devenir styliste de mode, si un stage dans une grande maison de couture ne lui avait fait apparaître l’aspect commercial dominant de cette activité. Elle renonce, car son caractère bien trempé ne tolère pas les demies mesures. Une certitude, l’envie de concevoir des images qui stimulent l’imaginaire. Aussi, tout naturellement, se sent-elle attirée par l’univers du spectacle. Sans références théâtrales particulières, Marguerite Bordat entre à l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT), pour un enseignement en scénographie et costumes, jugé alors « un peu poussiéreux », mais qui lui permet d’engager une réflexion conceptuelle. Lors d’un stage en première année d’étude, elle rencontre Joël Pommerat en création au Théâtre de Fédérés de Montluçon et se sent en osmose artistique et relationnelle avec lui. Intégrée dans la Cie Louis Brouillard, dont le mode de création évolutif dans sa globalité lui convient parfaitement, Marguerite Bordat conçoit la scénographie et les costumes d’une dizaine de créations (de Présence au Petit Chaperon rouge) et s’associe à Pommerat pour les réalisations vidéo. Mais malgré la plénitude artistique rencontrée au sein de cette compagnie, elle éprouve la nécessité d’élargir son expérience vers d’autres univers. Auprès d'Éric Lacascade, avec des costumes pour le théâtre et l’opéra, de Pierre Meunier et la Cie Belle Meunière avec des recherches sur la poésie de la matière, ou Bérangère Vantusso et la Cie Trois Six Trente pour la scénographie, la sculpture et la réalisation de marionnettes ou d’accessoires, et la mise en œuvre d’expositions. Depuis quelques années, elle apporte son concours aux créations de l’auteur-metteur en scène Pierre-Yves Chapalain, animateur de la Cie Le Temps qu’il Faut. Leur premier spectacle, La Lettre donne le ton de leur association dans une relation avec le conte moderne d’une saga familiale, qui croise nécessairement le réel avec l’onirique mystérieux d’un monde disparu. Pour concilier ces deux univers, nécessité il y a d’évacuer le réalisme et l’illustratif. C’est ce qu’il apparaît, à partir de l’installation de chaises usagées issues d’églises ou d’habitations portant traces de vies et d’histoires, tandis qu’en arrière-plan un monticule d’autres chaises contribue à l’entrée en scène des comédiens et offre une relation symbolique propre à ouvrir l’imaginaire du spectateur. Un témoignage des lignes directrices qui constituent la création de Marguerite Bordat : « Les dispositifs que je propose ne sont pas réalistes mais empruntent souvent leurs signes au réel. J’aime quand l’espace scénique s’invente de façon interactive avec le jeu, la lumière, le son, les costumes et les objets. Il ne trouve pas son aboutissement par la juxtaposition de ce que l’on donne à voir, mais par ce que l’on donne à ressentir ». Mais cette jeune femme ne souhaite pas s’enfermer dans un système, elle demeure ouverte à d’autres expériences qui pourraient lui ouvrir d’autres portes, pas nécessairement au théâtre, dans un accomplissement artistique encore en mutation.

Illustration : Dessin Marguerite Bordat "La Lettre ” de J-Y Chapalain

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