mardi 16 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Pédagogie théâtrale

Phèdre ! d’après Jean Racine. Mise en scène de François Gremaud. Collection Lambert. Jusqu’au 21 juillet à 11 heures 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

François Gremaud, par la bouche de son interprète, Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, et puis à laquelle il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celui de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras, et même la presqu'invisible Panope en femme de ménage… Mais le prodige c’est qu’avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés et nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie. D’autant plus que le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins !. Rien de plus naturel puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux et en fin de compte, je l'ai dit, parfaitement pédagogique. L’Éducation nationale devrait le recruter : il n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire classique et contemporain… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse (et délicieuse) de nous apprendre les rudiments puis les subtilités de la langue française…

Jean-Pierre Han

lundi 15 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

De la dignité humaine

Le Rouge éternel des coquelicots de François Cervantès. Mise en scène de l’auteur. 11. Gilgamesh Belleville à 22 h15. Jusqu’au 26 juillet. Tél. : 04 90 89 82 63.

Les quartiers Nord de Marseille, François Cervantès les connaît plutôt bien. C’est là, pas loin de la Scène nationale du Merlan avec laquelle il a une relation privilégiée, qu’il a rencontré Latifa Tir qui tenait un snack-bar, juste avant que celui-ci ne soit démoli comme le reste du quartier. Il a beaucoup échangé avec cette femme dont les parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante au moment même où justement les quartiers Nord commençaient à être construits. Latifa Tir lui a donc raconté à sa manière son roman familial, avec notamment la généreuse figure de son père qui, après maintes péripéties, a créé et géré à sa manière le snack. L’histoire de cette femme est étonnante et forte, elle nourrissait déjà l’Épopée du grand Nord que l’auteur-metteur en scène présenta en 2017 au Merlan. 15 personnes, amateurs issus du quartier et professionnels mêlés, évoquaient la vie du lieu. Catherine Germain faisait partie de l’aventure dans laquelle elle interprétait le personnage de Latifa. Les deux femmes se sont donc rencontrées à cette occasion et noué des liens qui n’ont pas échappé à François Cervantès qui a donc décidé de faire spectacle de ce moment particulier entre les deux femmes, Latifa acceptant d’apparaître sous les traits de la comédienne. Voici aujourd’hui ce spectacle, deuxième épisode de l’Épopée du grand Nord, dans lequel, même si l’histoire parle avec précision de la lutte des habitants et de Latifa pour sauvegarder son instrument de travail, ou d’ accepter son expulsion, mais dans des conditions décentes.

Le résultat est une totale réussite, parce que François Cervantès ne s’est pas borné à se documenter auprès de Latifa et à retranscrire son histoire telle quelle. Il y a là un véritable travail d’écriture – Cervantès, il n’est pas inutile de le rappeler, est l’auteur de très nombreux textes, et il possède dans le domaine de l’écriture, comme dans celui de la mise en scène, une belle et impressionnante expérience – qui dépasse très largement le simple témoignage de Latifa, aussi bouleversant soit-il, pour devenir objet et parole théâtrale. C’est fait avec une belle habileté, jouant même – pur plaisir – d’une certaine mise en abîme théâtrale. Tout cela au service d’une comédienne, Catherine Germain, qui a délaissé ses habits de clown, pour interpréter le rôle de Latifa, pour accueillir ses paroles dans son propre corps, avec un minimum de gestes et de déplacements. Ce qu’elle réalise là est exceptionnel d’intelligence et de rigueur : il n’en fallait pas moins pour rendre compte du combat de Latifa Tir au nom de la dignité humaine.

Jean-Pierre Han

dimanche 14 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un moment rare

Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Mise en scène d’Irène Bonnaud. Spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, jusqu’au 23 juillet à 20 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Je ne sais si c’était une volonté délibérée des organisateurs du Festival, mais le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme : « afin de favoriser au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »… Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Édouardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement avec l’assassinat de Pasolini le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.), et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale ; ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art.

Jean-Pierre Han

vendredi 12 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Sous d’autres cieux d’après l’Énéide de Virgile. Mise en scène de Maëlle Poésy. Cloître des Carmes jusqu’au 14 juillet, à 22 heures,. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le livre d’images de Maëlle Poesy et Kevin Keiss.

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création effectuée au Théâtre en mai à Dijon, et présenté aujourd’hui à Avignon. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss qui est un spécialiste des « théâtres antiques » s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer, le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés. (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant qu’à partir de là c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle…

Jean-Pierre Han

mercredi 10 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

L’art du portrait selon Marie Dilasser

Paysage Intérieur Brut de Marie Dilasser. Mise en scène de Blandine Pélissier. Présence Pasteur, à 17 heures 45. Tél. : 04 32 74 18 54 / 09 66 97 18 54.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse du pays, le produit intérieur brut, ou s’il l’est c’est au travers de ce qu’elle nous propose dans son texte où il est question de Paysage Intérieur Brut. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage – une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne –, de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués, quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à Saint-Brieuc, dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage un texte étonnant, effectivement portrait d’une Bernadette et évocation des personnes de son entourage, mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire, un délire et des hallucinations activés par la prise de lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après avoir les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque, sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose », tout l’art du théâtre, comme aurait dit Roger Vitrac. En tout cas, c’est bel et bien la plume acérée de Marie Dilasser qui est mise en valeur.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est édité chez Quartett.

mardi 9 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un conte pour enfants ?

Blanche-Neige, histoire d’un prince de Marie Dilasser. Mise en scène de Michel Raskine. Chapelle des Pénitents blancs. Jusqu’au 12 juillet à 11 heures et à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs qui estiment n’avoir pas, ou plus, grand-chose à voir avec elle passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés et n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte. Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante, de notre monde. Drôle de rictus.

Jean-Pierre Han

dimanche 7 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une leçon de comédie

La Dernière bande de Samuel Beckett. Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles. Jusqu’au 28 Juillet à 21 heures 30. Tél. : 04 32 76 24.51

LA DERNIÈRE BANDE Il y a deux ans maintenant, nous avions été saisis, au sens fort du terme, par la prestation de Denis Lavant dans Cap au pire de Samuel Beckett. Deux ans plus tard donc, dans le même lieu, le Théâtre des Halles que dirige Alain Timar, le revoilà, toujours en compagnie de Beckett, mais dans la Dernière bande, cette fois-ci. Entre les écritures de La Dernière bande et Cap au pire, plus de vingt ans se sont écoulés, et on pourra toujours en déduire qu’entre les deux textes la pensée de l’auteur s’est encore radicalisée, si faire se peut. Est-ce à dire qu’entre les deux spectacles signés par Jacques Osinski il y aurait une liaison chronologique, ce qui expliquerait peut-être que cette fois-ci Denis Lavant, son interprète, n’est plus immobile, figé à tout jamais ? Ce serait pousser le raisonnement un peu loin ; disons simplement que nous sommes ailleurs. La figure de Krapp, le vieil homme qui s’enregistre à chacun de ses anniversaires et réécoute les bandes à la recherche de sa propre vie, est effectivement différente de celle du personnage choisi de Cap au pire. Et là, Jacques Osinski, le complice de toujours, très à son aise sur le vaste plateau du Théâtre des Halles, joue de cet espace et étire le temps, à n’en plus finir : silence, long silence, assis immobile à son bureau, face à son magnétophone, Krapp laisse s’égrener le temps, avant de pousser un soupir, et commencer à bouger, faire quelques pas vers les tiroirs du bureau à la recherche d’une banane. Le rituel a commencé. Ce que réalise Denis Lavant en vieux clown fatigué et désarticulé est proprement stupéfiant. Et vous saisit à la gorge. Dans son vieux costume élimé, c’est tout l’art du comédien qu’il nous fait toucher du doigt.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Pierre Grosbois

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une belle réussite

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. Mise en scène de Julie Duclos. La Fabrica, jusqu’au 10 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

L’aurait-on oublié, à force, et aussi parce que la musique, celle de Claude Debussy notamment l’aura tiré vers d’autres sphères, Maurice Maeterlinck est un immense poète. Or la qualité première du spectacle, Pelléas et Mélisande, que nous offre Julie Duclos réside précisément dans sa capacité à nous donner à l’entendre et… à le voir. Il fallait sans aucune doute une certaine audace pour oser s’attaquer au chef-d’œuvre du poète tiré hors du champ musical. Un chef-d’œuvre écrit il y a bien plus d’un siècle, en 1892, et qui, cependant, en tout cas dans la mise en scène de Julie Duclos, nous parle toujours. C’est que la jeune femme opère dans un registre qui, bien sûr, laisse au bord du chemin toute velléité anecdotique réaliste et creuse un sillon qui touche au plus profond de notre inconscient, là où la vie et la mort se mêlent inextricablement. Tout dans la pièce, nous tire vers un horizon qui est celui de la disparition. Le château où vivent les protagonistes est bâti au-dessus de souterrains, et sa destinée est sans doute, à plus ou moins longue échéance, de s’y faire engloutir ; les habitants du lieu sont vieux, malades, promis à une proche disparition, alors qu’à l’extérieur les gens meurent de faim, guerre et mort rôdent, et cependant, paradoxalement, il n’y a là rien de lugubre, même si l’épilogue qui est tout sauf un dénouement, nous y mène inexorablement. Nous baignons dans cette atmosphère qu’autrefois, dans Intérieur ou la Mort de Tintagiles Claude Régy avait si bien installé dans ses mises en scène. Nous retrouvons dans ce Pelléas et Mélisande des accents (c’est un compliment) de ce travail-là, mais situés dans un clair-obscur au tracé plus net. C’est une autre temporalité qu’il nous est donnée de vivre, dans une tension particulière. Chez Julie Duclos les reflets de la vie – à travers notamment l’amour entre Pelléas et Mélisande – ne cessent aussi de scintiller. Tout cela se passe dans les méandres de la conscience dont les différents lieux rendent parfaitement compte : forêt profonde du début du spectacle dans lequel le prince Golaud s’est perdu et rencontrera Mélisande en pleurs, blessée d’une blessure dont elle ne voudra jamais révéler les causes, une scène d’ouverture entièrement filmée comme plus tard celle se passant dans une grotte, avant que le théâtre ne reprennent ses droits, et que nous nous retrouvions au cœur de la scénographie d’Hélène Jourdan dont la conception est très juste dans l’esprit et que les lumières signées Mathilde Chamoux ainsi que les sons de Quentin Vigier viennent encore magnifier. C’est dans cette atmosphère qu’évoluent, emmenés par Vincent Dissez qui réalise une composition du prince Golaud absolument admirable dans sa simple complexité, des comédiens, qui, chacun dans des registres de jeu différents, mais qui finissent par s’accorder, Alix Riemer (Mélisande) et Matthieu Sampeur (Pelléas), et leurs camarades de plateau que l’on a toujours plaisir à retrouver et qu’il faut citer, Philippe Duclos, Stéphanie Marc et Émilien Tessier, sans oublier les enfants qui jouent en alternance, et dont le rôle n’est pas des plus anodins. Julie Duclos mène tout cela avec rigueur, subtilité et maîtrise pour ce qui est une belle réussite.

Jean-Pierre Han

samedi 6 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Magie du verbe

Comme disait mon père suivi de Ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild. Mise en scène de Michel Bruzat. Avignon-Reine Blanche, jusqu’au 26 juillet à 13 heures. Tél. : 04 90 85 38 17. reineblanche.com

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage ? Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – il sont nommés – rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens » s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ? C’est à cette gageure que ce sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement quelque chose de l’ordre d’une opération magique et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne.

Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs. 58 pages, 10 euros.

samedi 1 juin 2019

Chef-dœuvre revisité

Un ennemi du peuple d’ Henrik Ibsen. Mise en scène de Jean-François Sivadier. Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 15 juin. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883. Peu importe après tout les raisons et les circonstances de cette création, le texte demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à la pièce… Jean-François Sivadier accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe. Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela… Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville – et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l'interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès. Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution ; on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre, car la pièce malgré la teneur de son sujet ne manque pas non plus d’accents comiques…, le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité.

Jean-Pierre Han

- page 1 de 49

admin