jeudi 18 janvier 2018

Femmes en quête du pouvoir

Les Reines de Normand Chaurette. Mise en scène d'Élisabeth Chailloux. Manufacture des Œillets à Ivry. CDN du Val-de-Marne. Jusqu'au 29 Janvier à 20 heures. Tél. : 01 43 90 11 11.



C'est peu dire que le québécois Normand Chaurette entretient avec Shakespeare une relation toute particulière. Traducteur il s'est attaqué au grand Will dont il a traduit une douzaine de pièces, scénariste il a œuvré sur Roméo et Juliette, essayiste il a commis un ouvrage au titre provocateur de Comment tuer Shakespeare… Dramaturge avec les Reines il n'assassine personne, mais retourne le Richard III de l'auteur élisabéthain comme un gant, en montre son envers et les coulisses. En d'autres termes, et pour être plus précis, il évacue tous les personnages masculins (reste hors scène, comme une présence obstinée, le roi Edouard qui agonise, et l'ombre terrifiante de Richard III bien sûr) et ne conserve que les femmes, quatre directement concernées par la tragédie, Elisabeth, Marguerite, Anne Warwick, la duchesse d'York, auxquelles il ajoute deux autres femmes absentes de l'œuvre de Shakespeare, Isabelle, la sœur d'Anne Warwick qui a réellement existé et Anne Dexter, la sœur de Richard III (et d'Édouard IV et de George, duc de Clarence)… Toutes ces dames, ces « reines » (qui, si elles ne le sont déjà, aspirent à le devenir) sont jetées sur le long couloir qu'enserrent deux rangées de gradins (l'espace est bi-frontal) conçues par le fidèle Yves Collet qui se régale à la lumière avec ses clairs obscurs, ses ombres et pénombres dont les contours varient au gré des nuages de fumée. Les personnages, visages blafards, semblent glisser dans cet espace, et elles glissent réellement en début de spectacle avec les deux comédiennes montées sur patins à roulettes, traçant des trajectoires d'un jeu féroce qui est celui de la lutte impitoyable pour le pouvoir. Ce qu'à ce niveau réalise Élisabeth Chailloux, dont c'est là la dernière création à la Manufacture des Œillets en tant que directrice, est tout à fait remarquable, d'une tranquille précision chirurgicale. À l'évidence elle est parfaitement à l'aise dans cet espace, ayant pris la mesure du lieu, faisant intervenir ses comédiennes comme des fantômes sur des coursives qui surplombent la salle de part et d'autre. Sa direction d'acteurs, des actrices, est pas moins digne d'éloges, toujours d'une extrême finesse liée à une réelle maîtrise. Il est vrai qu'elle a eu la très heureuse idée de constituer une distribution de tout premier ordre ; il faut citer toutes ces comédiennes qui évoluent chacune dans des registres de jeu bien particuliers, mais qui, au bout du compte, donnent à l'ensemble de la représentation une véritable et forte cohérence faisant vivre un texte dense qui ne manque pas de fulgurances poétiques, et dans lequel la notion de jeu littéraire et théâtral n'est pas absente. Les six belles comédiennes – elles le sont réellement – ont pour nom Bénédicte Choisnet (Anne Dexter), Sophie Daul (la duchesse d'York), Pauline Huruguen (Isabelle Warwick), Anne Le Guernec (la Reine Élisabeth), Marion Malefant (Anne Warwick) et Laurence Roy (la Reine Marguerite). On ne peut qu'être en accord avec l'auteur qui a exigé d'Élisabeth Chailloux qu'elle distribue vraiment des femmes dans les différents rôles, la chose n'étant plus toujours de mise désormais dans différentes productions de la pièce, outre-Atlantique notamment. Et l'on est aussi tout heureux (et ému) de retrouver le nom d'Adel Hakim dans le générique du spectacle au poste de collaborateur artistique…

Jean-Pierre Han

lundi 15 janvier 2018

Mélo franco-vietnamien

Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Théâtre de l'Europe-Odéon. Ateliers Berthier. Jusqu'au 10 février. Tél. : 01 44 85 40 40.

Un flot d'émotions, journalistes (enfin, certains) et public réunis sortent leurs mouchoirs à la fin de Saigon de Caroline Guiela Nguyen. Reste que le spectacle est une espèce d'ovni théâtral réalisé par une jeune femme de 36 ans bien de son temps, sortie de la très traditionnelle école du TNS, et la question que l'on se pose est de savoir comment cette metteure en scène qui n'en est pas à son coup d'essai a pu réaliser une telle œuvre bien désuète, « rétro » si on veut et sentimentale à souhait. Le temps justement Caroline Guiela Nguyen en joue à son aise, le contracte à l'envi entre 1956, deux ans après la défaite de Dien Bien Phu, et 1996 date à laquelle il a été possible pour certains Viet Kieu (vietnamiens établis hors du Vietnam) de pouvoir revenir dans leur pays d'origine. Temps contracté, nous glissons d'une époque à une autre, d'un pays à un autre, de Saigon au 13e arrondissement de Paris, toujours dans le même restaurant (le décor hyperréaliste ne bouge pas, seuls les changements de lumière varient et nous font voyager à travers l'espace et le temps). Voilà pour la toile de fond devant laquelle Caroline Guiela Nguyen a installé son histoire avec soldat amoureux d'une vietnamienne et s'inventant une vie et une famille qui n'existent pas pour la convaincre de l'épouser et de venir en France, jeune vietnamien quittant sa fiancée pour s'exiler en France d'où il reviendra quarante ans plus tard, laquelle fiancée qui s'en va pleurer dans sa salle de bain (en 1956, sic !) disparaîtra brusquement, patronne du restaurant dont le fils est l'un des fameux ouvriers-soldats embarqués de force pour servir dans une usine fabriquant des objets dangereux au début de la Deuxième Guerre mondiale (l'épisode est narré de manière pas très claire et avec une extrême discrétion…), etc. Voilà quelques-uns des personnages de cette mini saga sentimentale, petites histoires intimes qui malheureusement refusent de s'inscrire dans l'Histoire sur laquelle il ne s'agissait certes pas de s 'attarder ; c'est quand même une prouesse sur un laps de temps de quarante années que d'avoir réussi le tour de force de ne pratiquement rien évoquer des événements politiques qui se sont déroulés, même s'il ne s'agissait pas pour Caroline Guiela Nguyen de faire un spectacle évoquant les bouleversements de la société vietnamienne… On comprend par ailleurs aisément sa démarche ; elle est retournée au Vietnam, la pays de sa mère, à la recherche de ses propres origines ; elle s'est à l'évidence énormément renseignée, a accumulé les témoignages, mais toute la matière recueillie ne suffit pas pour faire une pièce de théâtre dans laquelle comédiens français et comédiens vietnamiens se partagent les rôles. En un mot il manque une véritable écriture, défaut déjà perceptible dans Le Chagrin, l'un de ses derniers spectacles. Et à vouloir trop brasser, les personnages perdent de leur profondeur et de leur complexité ; on navigue parfois à la limite de la caricature et toujours dans une superficialité de bon aloi. C'est sans doute cette superficialité (ne pas trop penser et rester dans des schémas convenus), celle des feuilletons télé qui plaisent tant… Ce fut une belle aventure humaine que ce travail réalisé alternativement entre la France et le Vietnam, il n'en reste malheureusement que de lointains échos sur le plateau.

Jean-Pierre Han

Article paru en Juillet 2017.

jeudi 11 janvier 2018

Un combat exemplaire

1336 (paroles de Fralibs) racontée par Philippe Durand. Maison des Métallos. Jusqu'au 13 janvier. Tél. 01 47 00 25 20.

Peu de chance de comprendre le titre, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désignant tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever avant qu'ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois. Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par-dessus tout leur travail, surtout avant l'aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire… Philippe Durand, un comédien de l'équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne dirigé par Arnaud Meunier a décidé d'aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d'en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité. Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d'intérêt. Œuvrer en deçà, c'est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c'est le plus fidèlement possible à l'esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n'est deux tables l'une derrière laquelle s'installera le comédien, l'autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu'il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l'accent marseillais, puisque cela se passe dans l'usine de Géménos, près de Marseille. C'est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire. Il est là, juste devant le public assis en demi cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu'à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…) faisant preuve d'un sens de l'humain peu commun. Ce qui se dit est d'une force inouïe et l'on aurait presque envie de parler d'une force… dramatique, l'action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd'hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d'une simple représentation théâtrale qui ne s'achèverait d'ailleurs pas, puisque les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs, et que très vite un dialogue s'instaure qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014.

Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) a été édité aux Éditions d'ores et déjà

Article paru le 14 juillet 2017.

mercredi 10 janvier 2018

Redécouvrir Georg Kaiser

'' Un jour en octobre'' de Georg Kaiser. Mise en scène d'Agathe Alexis. Théâtre de l'Atalante. Jusqu'au 13 février. Tél. : 01 46 06 11 90.

Il faut savoir gré à Agathe Alexis d'avoir exhumé une pièce du dramaturge allemand Georg Kaiser, Un jour en octobre, et de nous l'avoir présentée dans le petit théâtre de l'Atalante (pas plus de 60 places et un plateau où il faut faire preuve d'inventivité pour gérer les spectacles qui y sont présentés) qu'elle dirige depuis de nombreuses années conjointement avec Alain-Alexis Barsacq. De vingt ans l'aîné de Brecht, Kaiser a beau être à la tête d'une œuvre considérable de 74 pièces au seul plan théâtral avec bon nombre de ses œuvres traduites en français par la grâce du très précieux René Radrizzani et publiées en quatre volumes à l'Arche, rien n'y a fait : il reste relativement méconnu en France. Tout au plus connaissons-nous De l'Aube à minuit dont on citera plus volontiers le film qu'en a tiré Karl Heinz Martin que la pièce elle-même, et peut-être Les Bourgeois de Calais ou Le Soldat Tanaka, mais c'est vraiment tout. C'est là un triste paradoxe dans la mesure où Kaiser fut une des hautes figures de l'expressionnisme et qu'il connut pratiquement jusque dans les années 30 un très grand succès en Allemagne, avant bien sûr que la machine nazi ne tente de le faire taire. Un jour en octobre écrit en 1925 et représenté avec succès en 1928 l'année de création de l'Opéra de quat'sous de Bertolt Brecht et de Kurt Weill, dans le travail proposé par Agathe Alexis, est une authentique et forte découverte. L'intrigue proposée a toutes les apparences de la simplicité ; il s'agit de la recherche de la paternité de l'enfant d'une jeune fille, Catherine, jusque-là « pure », pourtant protégée (surveillée) par un abbé, son précepteur, et sa sœur. Catherine est la nièce d'un riche notable d'une grande ville de province, qui est aussi son tuteur, et qui est prêt à tout faire pour étouffer le scandale annoncé. Pourtant au fil du développement de l'histoire les choses vont se complexifier, toujours de manière limpide si on peut dire. Plus question en effet de rester au niveau de l'anecdote plutôt bien dessinée, avec ses rebondissements, ses retournements qui pourront prêter à rire, ce qui est mis au jour c'est la très subtile et brutale confrontation entre les mondes de la réalité et du rêve, entre ce qui est de l'ordre de l'esprit et ce qui est de l'ordre de la terre et de la chair ; on retrouve là un thème récurrent dans la littérature allemande. Catherine, la fille-mère, a rêvé son amour et ses fiançailles et son mariage avec un lieutenant qui ne la connaît pas, mais qui, convoqué en toute urgence par l'oncle, va finir par tomber dans les rets du rêve de la jeune femme qui au moment de son accouchement avait prononcé son nom. De ce qui pourrait au départ faire penser à une variation pirandellienne (l'auteur italien était l'aîné de Kaiser de 11 ans) bifurque brusquement vers d'autres rivages. Agathe Alexis et ses comédiens se saisissent à bras le corps du texte de Kaiser, les quatre comédiens, Hervé Van der Meulen, Bruno Boulzaguet, Benoit Dallongeville et Jaime Azulay, dans une moindre mesure, évoluant dans un registre « musclé » qui contraste singulièrement avec celui d'Ariane Heuzé, la toute jeune femme, dansant, elle, en pur esprit, comme une elfe. Et tout, dès lors, se précipite (dans tous les sens du terme) vers une fin qui laisse pantois. Sans fioriture comme l'ensemble de la représentation menée tambour battant et où toutes les « valeurs » de la bonne bourgeoisie auront été mises à mal.

Jean-Pierre Han

lundi 25 décembre 2017

Prospero sur le divan

La Tempête, de William Shakespeare. Mise en scène de Robert Carsen. Comédie-Française, salle Richelieu. Jusqu’au 21 mai 2018. Tél. : 01 44 58 15 15.

Étrange objet que cette Tempête mise en scène par Robert Carsen à la Comédie-Française. Face au plateau de la salle Richelieu transformé en immense boîte blanche, on s’interroge sur ce qui nous est présenté. Spectacle de théâtre ? Installation artistique ? Création « multimédia » axée sur la vidéo ? Un peu de tout cela, sans doute, à l’image de la carrière éclectique du canadien Robert Carsen, tantôt metteur en scène d’opéra et de comédies musicales, tantôt scénographe et directeur artistique de prestigieuses expositions. Après dix années passées loin des scènes de théâtre (sa dernière mise en scène, Mère Courage, au Piccolo Teatro de Milan, remonte à 2006), il revient par la grande porte et pas avec n’importe quel texte : La Tempête, œuvre testamentaire et polymorphe, baignée tout à la fois de politique, de magie, de philosophie et de mélancolie.  On imagine aisément le vertige teinté d’angoisse du metteur en scène, au moment de s'emparer d’une telle pièce. Devant le labyrinthe qui s’ouvrait à lui, Robert Carsen semble s’être juré de ne pas s’égarer. Il tire donc un fil – un seul – du début à la fin de la pièce. Ce fil, c’est une hypothèse : la perte du pouvoir constituerait pour Prospero un traumatisme fondamental qu’il n’est jamais parvenu à dépasser. En fait de magie et d’événements surnaturels, il y aurait donc surtout de la paranoïa et des névroses. Toute la pièce repose sur la subjectivité de Prospero : nous sommes dans sa tête, la scène est un espace mental, une surface lisse et immaculée qui s’offre aux projections du vieux duc déchu.  Si le parti pris psychanalytique a ses avantages – la lecture de Robert Carsen est claire, soigneusement scénographiée, non dénuée d’intérêt dramaturgique –, il a aussi ses limites. On tourne rapidement en rond dans cette boîte crânienne, et l’on attend en vain que la tempête prenne vie. Toute l’inventivité, la verve, l’incroyable vitalité des personnages shakespeariens est comme neutralisée, anesthésiée (on serait même tenté de dire déprimée). Ainsi du grand Michel Vuillermoz qui incarne le rôle de Prospero dans une espèce de demi sommeil dont on peine à discerner s’il s’agit d’une intention de jeu ou de l’ennui personnel du comédien. Tout sur scène est blanc ou gris : lumières, décors et costumes. Une chape de plomb recouvre cette mise en scène dont on ne peut par ailleurs nier la cohérence et la beauté plastique. Projections vidéo en noir et blanc, ombres  des personnages projetées, scène dépouillée qui soudain se recouvre de valises ou de déchets en plastique… les images sont puissantes, élégantes, épurées. Au point que l’on se surprend parfois à penser qu’elles auraient davantage leur place dans un musée d’art contemporain que dans un théâtre. À croire que les bonnes idées et les belles images ne suffisent pas à faire un bon spectacle. Pour Robert Carsen « si l’on cherche à trop concrétiser les choses, on nuit à la pièce ». Mais à trop les abstraire, on ne lui rend pas service non plus. Face à ce bel objet dévitalisé, on reste d’abord sceptique, partagé entre la clarté théorique de la proposition et la froideur de son incarnation scénique. À la fin, c’est le froid qui l’emporte. Comme la neige qui assourdit tout, cette mise en scène aura recouvert La Tempête de son grand manteau blanc. Esthétique, mais glacial.

Julie Briand

mardi 19 décembre 2017

Le karaoké, nouvel opium du peuple

Trust – Karaoké panoramique, d’après Trust de Falk Richter. Mise en scène de Maëlle Dequiedt. Théâtre de la Cité internationale, jusqu’au 22 décembre. Tél. : 01 43 13 50 60.

Il faut croire que le théâtre de Falk Richter se prête aux manifestes. En mars 2016 Stanislas Nordey, fraîchement nommé à la tête du Théâtre national de Strasbourg, créait Je suis Fassbinder et livrait ainsi sa profession de foi pour un théâtre politique, en prise avec le monde. Aujourd’hui, c’est au tour d’une toute jeune compagnie, La Phenomena, issue de l’École du TNS, de s’emparer de l’œuvre du dramaturge allemand pour en faire le manifeste d’un théâtre collectif, combatif et actuel. Emmené par la metteur en scène Maëlle Dequiedt, le collectif s’est attelé à la création de Trust, un « texte-matériau » de Falk Richter, écrit dans le contexte de la crise financière de 2007. En y superposant leur propre travail de création, nourri d’improvisations et de recherches documentaires, les membres du collectif ont articulé le spectacle autour de deux grandes questions : « Comment vivre sous la crise ? » et « La résistance est-elle possible ? ». Des questions qui demeureront sans réponses (au passage, il faudrait peut-être interroger ce leitmotiv des notes d’intention dans le théâtre contemporain : « interroger », « poser des questions », en évitant soigneusement de donner des réponses). Questions sans réponses, donc, mais énergiquement déclinées en une série de tableaux où se croisent six personnages, qui incarnent autant de rapports au monde capitaliste. Il y a Pauline, l’artiste marginale qui veut « vivre dans son île » mais qui a besoin pour cela du mécénat de la richissime Maud. Romain, l’universitaire qui écrit un livre sur la crise. Quentin, le magnat de l’immobilier esseulé. Mathilde, qui travaille dans la finance et veut faire sauter Wall Street. Enfin Youssouf, jouant plusieurs rôles dont celui d’animateur de karaoké. Les personnages portent le nom de leurs acteurs : c’est l’une des manifestations visibles du processus de création durant lequel Maëlle Dequiedt a souhaité « réinterroger le rapport des interprètes à leurs personnages, remettre de leur subjectivité dans le spectacle ». Cela fonctionne particulièrement bien pour les trois personnages de femmes qui puisent chez leurs actrices une vérité, une consistance, une singularité tout à fait remarquables (Pauline Haudepin, Mathilde-Édith Mennetrier et Maud Pougeoise). Tous ces personnages, âmes en peine du néolibéralisme, se retrouvent régulièrement au karaoké. Cette invention japonaise, qui signifie littéralement « orchestre vide », est le refuge des salariés exsangues, des hyper-connectés en mal d’amour, de la jeunesse qui « s’éclate » faute de trouver un sens à la vie – bref, de la masse anonyme qui fait rouler l’économie capitaliste, laquelle lui roule dessus en retour. Grandes réussites que ces scènes qui recréent, à grand renfort de tubes et de chorégraphies, le « carnaval du XXIe siècle ». Cet espace-temps resserré, optimisé, où l’on exorcise le stress et la frustration pour mieux retourner au travail le lundi matin. Du « théâtre-clubbing », là encore, mais qui ne sonne pas creux. Certes, la scène finale est éprouvante, la musique trop forte et les stroboscopes inévitables, mais ce « karaoké panoramique » dit quelque chose d’une génération, de sa détresse et de sa révolte, de sa passivité et de son inventivité. Le plateau est saturé par l’actualité médiatique : projection de débats télévisés et de discours de campagne, articles de journaux éparpillés… la jeune équipe de La Phenomena met le présent sur la scène, et s’active pour ne pas s’y engluer. Romain, le chercheur, déclare que si la révolution se prépare dans les têtes, elle advient par les corps. Et c’est peut-être ce que l’on retiendra de ce spectacle : des corps jeunes, vivants, qui tantôt agissent, tantôt se laissent agir, mais qui résistent et inventent.

Julie Briand

mardi 5 décembre 2017

Du théâtre-"clubbing"

Je suis un pays de Vincent Macaigne. Mise en scène de l'auteur. Festival d'automne. Théâtre de Nanterre Amandiers. Jusqu'au 8 décembre. Tél. : 01 46 14 70 00.

C'est la dernière boum à la mode, organisée par Vincent Macaigne qui a autrefois fait du théâtre. Il s'y est d'ailleurs fait un nom à telle enseigne qu'avant même de présenter ce Je suis un pays nombre de théâtres se sont précipités pour acheter et programmer l' « objet », et que le Festival d'automne l'a immédiatement pris sous son aile. Créé au très chic Vidy-Lausanne de Baudriller qui a ses fidélités avignonnaises, le spectacle passe aujourd'hui à Nanterre et devrait être repris fin mai théâtre de la Colline, « intra-muros », comme quoi la notion de Grand Paris n'est pas encore entrée dans nos mœurs… Vincent Macaigne délaisse donc totalement les classiques, Shakespeare, Dostoievski…, qu'il avait plus ou moins (plutôt plus) déconstruits pour employer un terme et une notion à la mode, pour s'y coller seul et nous asséner sa propre pensée. Au moins ne pourra-t-on pas lui reprocher cette honnêteté-là ! Le voilà donc seul au milieu du bruit et de la fureur comme d'habitude, et à vrai dire ce qu'il nous inflige n'est guère nouveau : nous l'avions déjà entendu, si on ose dire, dans ses précédents spectacles. Ainsi l'entame en forme de harangue qui se passe dans le hall du théâtre pendant quelques minutes – cela devait durer plus longtemps, mais l'organisation très spéciale du théâtre ayant programmé plusieurs spectacles quasiment aux mêmes horaires il a fallu faire plus bref, contrairement au TNB à Rennes où avant d'avoir le droit d'entrer dans la salle, les spectateurs avaient dû patienter, autant que faire se peut, très longuement. Donc, même prologue pour le dire noblement que pour Idiot ! Parce que nous aurons dû nous aimer pour nous annoncer (on l'avait plus ou moins compris) que « nous sommes après la catastrophe », et qu'au moment voulu nous avons intérêt à entrer fissa dans la salle comme si nous avions des chiens à nos trousses… Et là commence la boum si chère à nos jeunes ados qui se trémoussent les bras en l'air, etc. On aura eu la charité avant d'entrer de nous offrir des boules quiès, mais rien n'y fait, ça balance – boum-boum – terrible et… insupportable. Lavage de cerveau assuré, après quoi nous aurons droit aux discours, à la pensée du maître. Nous avions eu le théâtre-docu, le théâtre popu, le théâtre politique, le théâtre-récit, voici le théâtre-clubbing. Après autorisation de nous affaler dans nos fauteuils la suite des événements arrive dans le même tempo hystérique. Il faut saisir ce que l'on peut saisir : heureusement Éric Vautrin, savant universitaire passé dramaturge (entendez penseur) au théâtre Vidy-Lausanne nous en donne une brillante analyse dans le dossier de presse. Sauvé ? Je retiens avec lui que Je suis un pays est un cauchemar, on ne lui fait pas dire. « Le cauchemar d'une société confrontée à son absence de destin et livrée aux ambitions de différents pouvoirs », etc. On respire ! Brillant argument qui s'achève sur une citation de Brecht (bravo pour la galipette !) Nous sommes sauvés. Comme il faut quand même marquer le coup, et montrer que ça pense, la deuxième partie du spectacle nous inflige un texte de Vincent Macaigne soi-même écrit dans ses années d'adolescence sans doute, Friche 22 66, histoire de montrer que bien entendu il pense (et souffre) le monde. C'est affligeant : c'est le degré zéro de la pensée tel qu'adolescent nous l'avons tous griffonné mais bien vite enfoui au plus profond de nos tiroirs. Vincent Macaigne a l'impudeur de ressortir ces productions, il n'en est pas à ça près dans son spectacle. Quant à ses pauvres partenaires, ils s'essoufflent, font le mieux possible, mais la foi n'y est pas toujours et cela sonne creux. On le regrette pour eux.

Jean-Pierre Han

PS : J'avoue n'avoir pas eu le courage d'aller voir Voilà ce que jamais je ne te dirai. Je ne doute pas avoir raté un grand moment de… théâtre.

samedi 2 décembre 2017

Comment se sent-on, avant une révolution ?

Avant la révolution d’Ahmed El Attar. Mise en scène de l’auteur. Le Tarmac – la scène internationale francophone (Paris) jusqu’au 2 décembre 2017. Les 6 et 7 décembre à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Puis en janvier 2018 à Mulhouse et à Anvers (Belgique).

C’est bien connu, en politique comme en journalisme, un événement chasse l’autre. Dans cette course effrénée à l’actualité chaude, toujours plus chaude, le théâtre est l’un des rares espaces qui nous restent où l’on puisse reprendre possession du temps, où l’on est autorisé à appuyer sur la touche « pause » et à revenir en arrière. C’est ce que propose le metteur en scène égyptien Ahmed el Attar dans Avant la révolution, une création à la croisée du théâtre et de la performance qui cherche à recréer, sur scène et chez les spectateurs, l’état émotionnel du peuple égyptien avant la révolution de janvier 2011. Pari étrange, difficile, risqué – mais pari important, justifié et réussi. Le dispositif scénique est très simple et ne bouge pas d’un millimètre durant les 50 minutes que durent le spectacle : deux acteurs – Nanda Mohammad et Ramsi Lehner – sont debout sur un plan incliné recouvert de clous. Ils projettent le texte droit devant eux, regard fixé au lointain, bras figés le long du corps. Ils sont coincés, prisonniers de la place qui leur a été assignée. Du début à la fin de la représentation, le texte est accompagné, parfois recouvert, par une musique signée Hassan Khan. Rythmique, tendue, oppressante, elle est le troisième personnage de la pièce. Que donne-t-elle à entendre ? Peut-être quelque chose comme le bruit de fond du régime autoritaire de Moubarak, la pulsation terrifiante du quotidien en Égypte dans les années 2000 : attentats, catastrophes, oppression, corruption, répression… Le texte procède par collage de matériaux hétéroclites. Résumés de séries télévisées abrutissantes, discours religieux, chants des supporteurs « ultras » du club de foot Al Ahly et textes de fiction écrits par Ahmed El Attar (disputes conjugales, scènes de viol et de torture). Tous ces éléments sont agencés en une partition rapide et brutale, que les deux comédiens tiennent admirablement. Ce qui semblait à peu près irréalisable se produit alors : assis dans nos sièges, on se figure et on ressent ce que pouvait être cet « état intérieur » de l’Égypte avant la révolution. Une frénésie impuissante, une hystérie dépressive, un climat délétère qui pourrit tout, jusqu’aux relations entre les gens, jusqu’à la vie des couples et des familles. Par l’alchimie des voix et de la musique qui s’entremêlent, Ahmed El Attar matérialise sur scène et dans la salle ce qui par définition échappe : un moment de bascule qui ne se reconnaît pas encore comme tel. La pression monte mais le couvercle n’a pas encore sauté. Et pour cause : l’idée même de changement a été étouffée par trente ans de pouvoir sans partage. Le travail d’Ahmed el Attar dans Avant la révolution est celui d’un historien du sensible. Il s’agit de retenir ce qui s’oublie le plus de donner forme scénique à ce qu’il y a de plus insaisissable : des sentiments, des émotions, un état intérieur pré-révolutionnaire. Ce travail de mémoire est d’autant plus essentiel qu’il est rare. Emporté par la soudaine accélération de l’Histoire, on a vite fait d’oublier la longue maturation qui lui précède. Céline, dans le Voyage au bout de la nuit, écrivait que « la grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever ». Le spectacle d’Ahmed El Attar est une remarquable victoire sur l’oubli.

Julie Briand

Polar politique en Corée

'' L'Empire des lumières'' de Kim Young-ha. Mise en scène d'Arthur Nauzyciel. Du 5 au 10 décembre à la MC 93-Bobigny. Tél. : 01 41 60 72 72.

Nouveau directeur du Théâtre national de Bretagne, et par voix de conséquence du Festival Mettre en scène désormais baptisé plus simplement Festival TNB, un festival totalement repensé, Arthur Nauzyciel propose à son nouveau public durant cette session un spectacle qu'il a créé en Corée du sud en mars 2016, L'Empire des lumières d'après le roman de Kim Young-ha, un des écrivains les plus en vue aussi bien dans son pays qu'au plan international. Rien là de véritablement surprenant si l'on veut bien considérer qu'Arthur Nauzyciel œuvre beaucoup à l'étranger, notamment aux États-Unis où il intervient régulièrement, mais aussi en Islande, en Norvège, en Slovénie, en Chine ou au Japon… C'est bel et bien un spectacle coréen que nous propose Arthur Nauzyciel même si, en compagnie de Valérie Mréjen, il n'a pas hésité à apporter des modifications au texte de Kim Young-ha qui en était d'accord, mais en n'essayant jamais d'occidentaliser le propos. C'est bien de la réalité de la Corée déchirée entre le nord et le sud dont il est question ici. Il a même demandé aux comédiens – l'idée est pertinente – de nourrir leurs rôles d'histoires et de souvenirs d'enfance personnels liés à la scission de leur pays. C'est pour ainsi dire une agencement théâtral particulier sinon original qu'il invente alors qu'il était confronté à la question de savoir comment gérer les différentes temporalités évoquées dans le roman. Avec son scénographe Riccardo Hernandez il a opté pour ce qui semble être un espace neutre autorisant toutes les interprétations possibles au fil de la représentation. Avec une table à jardin sur laquelle sont posés des micros (nous serions ainsi dans un station de radio) autour de laquelle sont assis les interprètes qui se lèveront le moment voulu pour jouer, un simple canapé à cour, et surtout deux pans de murs gris qui serviront d'écrans géants aux vidéos projetées, l'espace ainsi créé offre une liberté d'action totale au metteur en scène, ce dont celui-ci ne se prive pas avec beaucoup de finesse et de tact. C'est dans ce décor, celui de la Corée et de Séoul (apparaissant au début comme une ville-fantôme avec ses grattes-ciels et ses autoroutes) dans lequel nous plongent les films projetés, que se déroule un véritable roman d'espionnage mettant au jour l'insupportable partition coréenne entre deux pôles antinomiques, ennemis. La focale est braquée sur un couple comme il en existe tant à Séoul comme ailleurs. Anonyme parmi les anonymes ou sans histoire (apparente). Jusqu'au jour où le mari – fascinant et troublant Ji Hyun-Jun bien connu en Corée – reçoit l'ordre de retourner dans son pays d'origine, la Corée du Nord. C'est en effet un espion infiltré dans le Sud il y a près d'une vingtaine d'années au moment des vastes manifestations étudiantes contre la dictature militaire et qui connaîtront des répressions terribles. Là Kim Kiyeong s'est marié, a vécu la vie de ses vrais-faux (et ces mots ont ici une étrange connotation) compatriotes, et a fini par être lui-même imprégné par sa nouvelle vie, adorant les sushi, la bière Heineken, les films de Sam Peckinpah et de Wim Wenders…, bref tout ce qu'il est sensé détester et combattre. Qu'est-il devenu, qui est-il aujourd'hui, il ne le sait plus très bien. La seule réalité, et encore, c'est qu'il a maintenant 24 heures pour accomplir la rupture, qu'il annonce à sa femme, Jang Mari (l'actrice Moon So-ri dégage un charme inouï, véritable « lumière » sinon de l' « Empire », du moins de la représentation) et réintégrer son pays. Alors tout bascule, et l'on assiste à une scène de rupture et/ou d'amour désormais impossible extraordinaire. Par touches successives, Nauzyciel dans son attentive et discrète gestion de la représentation nous a amené à ce point d'intense émotion avec cette équipe de comédiens qui marchent tous d'un même pas et en parvenant à marier l'intime à l'universel, à l'Histoire. Une réussite.

Jean-Pierre Han

mardi 28 novembre 2017

Wajdi Mouawad tel qu'en lui-même

Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu'au 17 décembre, à 19 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l'auteur-metteur en scène tel que nous l'avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d'un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s'il affirme n'avoir « jamais fait de mise en scène » mais n'avoir fait qu'écrire. L'écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d'une terre à l'autre, d'une langue à l'autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n'aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu'il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l'Europe et de l'Amérique mis dans l'impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l'amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d'origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l'Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme. Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l'histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l'espace que dans le temps, d'Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu'il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l'allemand, l'anglais, l'arabe et l'hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu'il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n'est-ce pas l'Histoire elle-même qui l'est ? Il emporte l'adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d'écrivain (et de romancier). L'état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d'humour ou d'auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d'aujourd'hui.

Jean-Pierre Han

jeudi 23 novembre 2017

Le Grand écart

La Vita ferma de Lucia Calamaro a été représenté aux Ateliers Berthier (Odéon-Théâtre de l'Europe) dans le cadre du Festival d'Automne, du 7 au 15 novembre. Tournée en Italie essentiellement. Les Trois sœurs de Simon Stone s'est donné au Théâtre de l'Odéon-Théâtre de l'Europe du 10 au 22 novembre.

L'Odéon-Théâtre de l'Europe possède deux salles, l'une aux ateliers Berthier dans le 17e arrondissement du côté de la Porte de Clichy, l'autre au cœur de Paris dans le 6e arrondissement. Cet automne la distance qui les sépare n'était pas que géographique ; deux spectacles aux antipodes l'un de l'autre y ont été présentés. À Berthier s'est donné, sous l'égide du Festival d'automne, une petite merveille signée pour le texte et la réalisation Lucia Calamaro, La Vita ferma (La vie suspendue). En revanche à l'Odéon nous a été infligé Les Trois sœurs de l'australien Simon Stone, étoile montante de l'univers théâtral chic et choc (catégorie excellence artistique) d'aujourd'hui. Le jour et la nuit ou le grand écart. Seul point commun que l'on pourrait trouver s'il faut absolument « rapprocher » les deux productions : toutes deux nous présentent des morceaux de vie comme elle va. Vie englobant en son sein la mort pour Lucia Calamaro qui œuvre dans un registre d'un extrême finesse, parle donc de la mort ou plutôt de la disparition d'un être et des conséquences sur l'existence des proches, mari et enfant ici en l'occurrence. Vie dans son extrême banalité et « vulgarité » chez Simon Stone… Mais reprenons : Lucia Calamaro place ses personnages dans une scénographie d'un blanc aveuglant (et spectral ?) que des taches de couleurs viendront égayer au fil des trois séquences. Lui, le mari, en train de faire ses cartons, promesses d'un changement, sinon de lieu du moins de cadre de vie, elle, la disparue revenue tel un fantôme – ces fantômes qui hantent le théâtre –, pour discuter des conséquences de sa mort dans la mémoire et la conscience de ceux qui restent. Délicat dialogue et retour sur des séquences de la vie d'autrefois, d'avant le décès… Étonnant dialogue, d'une grande finesse qui évoluera au fil des tableaux pour s'achever au cimetière où père et fille, bien des années plus tard recherchant en vain la tombe de la femme, confrontent leurs souvenirs… L'enfant avait douze ans au moment de la mort de sa mère, et est elle-même désormais, à son tour, mère de famille. Le temps a passé, les mêmes questions concernant la disparue demeurent, mais c'est d'eux-mêmes, les survivants, dont il est question. Quelle vie peuvent-ils bien mener avec le souvenir de la disparue, comment cette vie à trois peut-elle bien s'agencer ? Les questions posées sont graves, voire sombres ; Lucia Calamare nous les livre avec bonheur, avec une légèreté que l'on pourrait penser hors de mise, c'est même souvent drôle. Et c'est surtout joué de manière subtile par trois acteurs, Riccardo Goretti, Alice Redini (la fille) et Simona Senzacqua (la mère) qui s'approprient le texte avec une sorte de gourmandise jubilatoire. Ils habitent le vaste espace de la salle Berthier dans une sorte de chorégraphie pleine de grâce, répondant avec une incroyable justesse au titre et au sous-titre du spectacle, La Vie suspendue ; regards sur la douleur du souvenir. En toute pudeur.

On ne saurait en dire autant des Trois sœurs de Simon Stone qui opte pour un voyeurisme de mauvais aloi. Les Trois sœurs ? Cela ne vous rappelle rien ? Mais oui, bien sûr… Tchekhov, annoncé en grands caractères avec le titre sur les affiches du théâtre. Il y a donc, au départ, tromperie sur la marchandise, et comme la marchandise en question est plutôt de la camelote, le spectateur en sera pour ses frais… Que Simon Stone écrive à son tour une pièce qui aurait un très lointain écho avec celle de Tchekhov, c'est son droit le plus strict. Au moins aura-t-on pu juger sur… pièce ! Et l'évidence est là : Simon Stone n'est pas un auteur dramatique ou alors d'une qualité plus que douteuse. On ne comprend guère l'enjeu de la représentation s'il y en a un. Il nous refait le coup de la tranche de vie de personnages (censés nous représenter ; serions-nous ainsi, aussi peu intéressants ?) ; c'est devenu une antienne du théâtre d'aujourd'hui qui s'évertue à montrer la vie comme elle est, telle que les feuilletons télévisés en tout cas nous l'assènent à longueur de temps d'antenne, matin, midi et soir. Tous les poncifs y passent : on parle comme dans la vie, toujours, et on y ajoute une pincée de vulgarité. En quoi l'apparition d'un homosexuel nous assénant face au public, qu'il a pris deux bites dans la soirées et qu'il en a mal au cul peut-il bien nous intéresser ? En quoi le fait de voir une comédienne, pardon une des trois sœurs (c'est bien l'un des seuls points communs avec l'œuvre de Tchekhov ; il y a trois sœurs !), aller aux toilettes et faire ses besoins peut-il faire avancer en quoi que ce soit la « dramaturgie » du spectacle ? Car, avec la scénographie proposée, une maison aux parois transparentes (la même utilisée cet été pour Ibsen Huis : il n'y a pas de petites économies) le spectateur devenu voyeur capte tout des faits et gestes des personnages (oh la pantomime du couple qui fait l'amour !) Et au cas où un recoin mal éclairé pourrait échapper à son regard, ladite maison ne cesse de tourner durant tout le spectacle… Les comédiens (dont on a pu apprécier le talent dans d'autres productions) font ce qu'ils peuvent, mais on sait très bien que rien n'est plus difficile au théâtre que de faire naturel, sauf à finir par jouer faux. On ne les incriminera donc pas, et pourtant Simon Stone a fait preuve en d'autres occasions (Medea ici même à l'Odéon et Ibsen Huis (la Maison d'Ibsen) cet été au festival d'Avignon) de sa capacité à bien diriger ses acteurs. On attendra sa prochaine réalisation avec circonspection.

Jean-Pierre Han

lundi 20 novembre 2017

Danse macabre

Le Malade imaginaire de Molière. Mise en scène de Michel Didym. Théâtre Dejazet. Jusqu'au 31 décembre à 20 h 45. Tél. : 01 48 87 52 55.

Avec la distribution qu'il a réussi à concocter pour son Malade imaginaire, sans aucune erreur et avec quelques propositions de prime abord surprenantes, mais qui se révèlent gagnantes, Michel Didym partait avec les meilleurs atouts. Excellente idée en effet que de confier le rôle-titre d'Argan, le malade, à André Marcon que l'on a guère l'habitude de voir dans ce registre, même s'il y a peu il s'est retrouvé dans un Feydeau monté par Georges Lavaudant… Port sérieux, voire sévère, presque hiératique à son habitude, André Marcon ne joue pas le rôle emmitouflé dans des falbalas, mais confère à son personnage une sorte de méchanceté qui le rend plus terriblement drôle et… dérisoire. C'est son angoisse brute, qu'il transpire. Face à lui Norah Krief, dans le rôle de la servante Toinette et qui, pour un peu, le lui disputerait pour ce qui concerne le rôle-titre de la pièce mène sa barque et l'intrigue avec l'autorité qui lui est coutumière et qui fait mouche à chaque fois (en tournée elle alterne avec Agnès Sourdillon – qui fut jadis une belle Agnès dans l'École des femmes mis en scène par Didier Bezace – ; œuvrant dans un autre registre elle doit s'y connaît sûrement aussi pour faire entendre raison au malade). Le reste de la distribution qu'il faudrait citer en son entier y va de bon cœur n'hésitant pas, comme Jeanne Lepers (Angélique), Jean-Marie Frin (Monsieur Diafoirus) Bruno Ricci (le fils Diafoirus) à faire dans la caricature loufoque avec en contrepoint le très sérieux et raisonneur Jean-Claude Durand (Béralde)… C'est bien vu, drôle et parfaitement efficace, avec cette descente en flamme de la médecine telle qu'elle était pratiquée à l'époque (on n'ose dire qu'elle l'est encore aujourd'hui dans certains secteurs). Une virulente critique que l'on trouvait déjà dans le Dom Juan huit ans auparavant et que l'on peut l'entendre en ce moment dans le spectacle de Marie-José Malis à Aubervilliers. Un écho bienvenu. Michel Didym qui, en tant que patient, a connu de près les hommes de l'art, avait sans doute aussi son mot à dire sur la question. Il le fait ici avec intelligence et doigté.

Jean-Pierre Han

jeudi 16 novembre 2017

De la confusion… révolutionnaire

Des Territoires (… d'une prison l'autre…) de Baptiste Amann. Mise en scène de l'auteur. Festival d'automne. Théâtre de la Bastille jusqu'au 25 novembre à 21 heures. Tél. : 01 43 57 42 14.

Pour qui, comme moi, n'avait pas encore vu le travail scénique de Baptiste Amann, mais en avait entendu parler dans les meilleurs termes, la déception à la découverte du deuxième volet de sa trilogie Des Territoires (…d'une prison l'autre…) est patente. C'est d'autant plus rageant que l'on s'accordera volontiers sur les réelles qualités du jeune homme, même s'il faut aller les chercher avec attention dans ce seul spectacle. Baptiste Amann n'a pas les moyens de son ambition et reste bien en deçà de ce qu'il prétend mettre au jour et dénoncer. Sa fable, l'histoire d'une fratrie de quatre enfants, trois garçons, une fille, qui, après avoir enterré leurs parents d'une manière peu traditionnelle (le récit est assez drôle et bien mené, ce ne sera, hélas, que feu de paille) se retrouvent enfermés dans leur pavillon de banlieue entouré de barres HLM, alors qu'une émeute fait rage au dehors. Trois autres personnages vont partager leur « réclusion », un pizzaiolo, Moussa (Yohann Pisiou) amoureux de la jeune fille de la maison, Lyn (Lyn Thibaut) et un certain Lahcen (Nailia Harzoune) tout juste sorti de prison, et enfin déboulant avec son sac à dos et sa tente Quechua comme un fantôme (qu'elle est), une dénommée Louise Michel (Anne-Sophie Sterck) qui va venir secouer ce petit monde folklorique (dans le sens où les personnages sont plutôt stéréotypés) pour tenter de les mener vers d'autres combats, prenant le parti des émeutiers du quartier. Le nom de ce dernier personnage est choisi à dessein puisqu'il permet de plonger et de faire la liaison avec l'Histoire, celle de la Commune en l'occurrence. Les personnages se muent en Élisée Reclus, Gustave Courbet, Élisabeth Dmitrieff… alors que justement le spectacle s'ouvrait avec la lecture d'une lettre (fictive) de Louise Michel à Théophile Ferré, condamné à mort et fusillé à Satory en 1871. L'idée de ces ruptures menant d'une époque à une autre est intéressante ; elle est mal exploitée et plutôt schématique. Tout comme les « discours » de ce beau petit monde auparavant que ce soit ceux des deux frères Hafiz (Solal Bouloudnine) et Samuel (Samuel Réhaut), le troisième, Benny (Olivier Veillon), lourdement handicapé après un accident de voiture, ne s'exprimant pratiquement plus… Ils sont tous bavards, quelque peu confus, bref pas grand chose pour réellement éclairer notre lanterne. Sur la banlieue Baptiste Amann ferait bien de se référer à Charles Robinson dont le dernier ouvrage, Fabrication de la guerre civile est un modèle du genre… Ici dans ses Territoires, tout au moins dans ce deuxième épisode, sa chronique sociale contemporaine ne parvient pas à éviter l'écueil des clichés et autres idées reçues. Le travail de plateau va dans le même sens et ne parvient pas à sortir le texte de son ornière. On attendra malgré tout patiemment le troisième volet de la trilogie…

Jean-Pierre Han

Les deux premiers volumes de la trilogie, Des territoires (Nous sifflerons la Marseillaise) et Des territoires …d'une prison l'autre…) ont été publiés dans les Tapuscrits de Théâtre Ouvert (10 euros le volume).

mercredi 15 novembre 2017

Impudique pudeur selon El Khatib

C'est la vie, texte et conception de Mohamed El Khatib. Festival d'Automne, créé à Théâtre Ouvert, puis Espace Cardin/Théâtre de la Ville, jusqu'au 22 novembre, à 19 heures. Tél. : 01 48 87 84 61.

C'est entendu, Mohamed El Khatib ne fait pas du théâtre, il le dit lui-même quelque part dans les écrits qu'il nous offre généreusement pour la représentation. On ne peut qu'être d'accord avec lui, C'est la vie n'est pas du théâtre, pas plus que son gigantesque et récent Stadium. Ces affirmations entraînent inéluctablement deux types de questions : qu'est-ce que le théâtre, et si C'est la vie ne fait partie de cette catégorie plus ou moins noble mais non définie, qu'est-ce que cette « chose » ? Un spectacle peut-être, mais cela ne nous avance pas dans notre réflexion. « Une fiction documentaire » nous dit l'intéressé qui ne craint pas les paradoxes, et d'ajouter quand même que c'est un collectif, Zirlib, qui est responsable, mais pas forcément signataire, du « spectacle » (comment le nommer ?). Plus loin, apparaît toutefois la mention texte et conception qui permet enfin de voir apparaître le nom de Mohamed El Khatib… On apprendra par la suite que le texte – texte donc il y a – est édité aux Solitaires intempestifs, qu'il a bénéficié d'une aide à l'écriture du CNT (Centre national du livre) et qu'enfin il a reçu l'aide à la création de textes dramatiques d'Artcena. On respire, nous voilà presque revenu dans les clous du bon vieux théâtre toujours non défini ! Avec un texte, des comédiens, Fanny Castel et Daniel Kenigsberg, un réalisateur sonore, un collaborateur artistique (Alain Cavalier avec lequel, dans une autre forme spectaculaire, il va converser)… pas de scénographe mais un concepteur qui n'est pas metteur en scène, etc. Drôle d'embrouillamini, et d'ailleurs un livret, un « guide pratique » de 36 pages est distribué aux spectateurs (tiens ce sont quand même des spectateurs !). Pourrait-il se suffire à lui-même ? On ne sait, parce qu'il y a quand même la présence sur scène, pardon dans l'espace qui leur est dévolu, deux acteurs. Qui jouent, qui vont jouer ? Question ouverte, car ils sont là pour nous raconter un épisode tragique de leur vie : la perte d'un enfant en bas âge pour Fanny Castel, d'un enfant bien plus âgé mais qui s'est suicidé pour Daniel Kenisberg. Deux personnes qui se trouvent être des comédiens, et qui interviennent (par l'intermédiaire de la vidéo dans un premier temps) non plus en tant que comédiens mais en tant que personnes humaines, mais il se trouve quand même que… C'est là où Mohamed El Khatib intervient et joue de tous les registres : comédien-pas comédien, jeu et non jeu, etc., une déclinaison à l'infini dont il sait user avec une étonnante habileté et une totale maîtrise (on s'en était déjà rendu compte dans Finir en beauté sur la mort de sa propre mère). Bien sûr tout cela est distillé sans trémolo, avec dignité pourrait-on même dire, en même temps que cette retenue en elle-même s'avère être, en fin de compte, d'une totale impudeur. L'enjeu de la représentation, puisque représentation il y a ? La question reste ouverte.

Jean-Pierre Han

dimanche 29 octobre 2017

Géométrie de la douleur

Dix histoires au milieu de nulle part (2e partie) de Svletana Alexievitch. Adaptation et mise en scène de Stéphanie Loïk. Anis Gras, le lieu de l'autre, jusqu'au 5 novembre à 19 h 30. www.lelieudelautre.com Reprise du 29 novembre au 22 décembre à l'Atalante (Paris).

Avec une rare détermination, Stéphanie Loïk poursuit son exploration et la mise au jour de l'univers de la journaliste et romancière Svletana Alexievitch. Dix histoires au milieu de nulle part fait donc suite à La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement qu'elle nous avait proposé voilà deux ans, en 2015. L'évolution du contenu de ces œuvres est tout entier enfermé dans leurs titres. Le temps du désenchantement terminé, ne reste aux protagonistes, hommes et femmes du peuple, anonymes parmi les anonymes auxquels Svletana Alexivitch s'est toujours plu à accorder toute son attention, qu'à tenter de vivre leurs petites histoires individuelles, souvent dans les plus grandes souffrances et difficultés. Autrefois – c'est répété à plusieurs reprises dans le spectacle – il y avait un pays et une langue communs ; tout cela a volé en éclats, ne reste qu'une multitude de petits états, des religions et des langues différentes ; il ne peut dès lors y avoir que des petites histoires (et non plus une histoire commune) – dix saisies par Stéphanie Loïk et ses compagnons de travail –, « au milieu de nulle part », effectivement et non plus dans un pays désigné... Stéphanie Loïk, à son habitude, s'est saisie à bras le corps de la matières extrêmement riche de Svletana Alexievitch pour en tirer les histoires qui lui semblaient peut-être les plus emblématiques, comme celle – ce n'est là qu'un exemples parmi quelques autres tout aussi parlants – de cet impossible amour entre une arménienne et un azerbaïdjanais au fil des ans, de leur rencontre, à leur mariage contracté malgré les avis contraires des familles, et à la naissance de leur premier enfant… Les paroles, dans leur simplicité même, sont bouleversantes alors que transparaît à travers elles la réalité historique que l'on méconnaît ici, en France, parce que trop éloignée de nous. Cette simplicité, Stéphanie Loïk la retranscrit sur le plateau de manière chorale, grâce à la présence physique de six jeunes comédiens, trois filles et trois garçons, tous issus de la même promotion de l'Académie de Limoges où elle était intervenue. Six jeunes gens en pleine grâce marchant d'un même pas, respirant d'un même souffle, et se prêtant de bon gré aux figures géométriques que leur impose leur metteur en scène, essayant ainsi de quadriller l'espace de la douleur. Tout dès lors se déroule dans une sorte de cauchemar climatisé, celui d'un monde en pleine déréliction. On connaît le style radical de Stéphanie Loïk, il atteint ici un degré de perfection étonnant dans la mesure où quelque chose de l'ordre de la douceur, une douloureuse douceur, est venu s'immiscer dans les évolutions des comédiens qu'il convient de tous citer pour la cohérence et l'homogénéité de leur travail commun, Vladimir Barbera, Denis Boyer, Véra Erkamova, Aurore James, Guillaume Laloux et Elsa Ritter. On ne manquera pas non plus de souligner la qualité de la création musicale signée Jacques Labarrière qui accompagne de bout en bout et de manière lancinante la représentation.

Jean-Pierre Han

mercredi 25 octobre 2017

Un spectacle saisissant

Les Évaporés de Delphine Hecquet. Mise en scène de l'auteur. Spectacle présenté au Studio-théâtre de Vitry. En tournée (Lorient, Bayonne, Limoges, Périgueux…).

En tout juste deux spectacles, Delphine Hecquet affirme une volonté d'œuvrer dans des régions singulières pas souvent arpentées dans les réalisations d'aujourd'hui, loin en tout cas du réalisme à la mode, soi-disant en prise avec le monde. Dans Balakat déjà, son premier spectacle présenté pratiquement à sa sortie du CNSAD, en 2012, elle s'engageait sur l'histoire d'une naissance, celle de la parole et de l'écriture, avec la mise en place, dans un parloir de prison, d'un dialogue entre une détenue et une écrivain… Près de cinq ans plus tard, le temps de monter une production, mais aussi d'écrire, car Delphine Hecquet est également auteur, d'exercer son métier de comédienne, aussi bien au théâtre (auprès de Jacques Osinski notamment) qu'au cinéma, la voilà qui nous livre un étrange et passionnant spectacle, Les Évaporés, qui s'appuie sur un phénomène bien connu au Japon dans les années 90, celui de la disparition de milliers de personnes. 180 000 personnes par an véritablement évaporées, hommes ou femmes décidant un beau jour de tout laisser tomber, famille, amis, travail… pour disparaître sans laisser aucune trace. Le phénomène, on en conviendra, a de quoi fasciner et permet pour qui entend se pencher sur lui d'ouvrir tous les possibles à l'imagination. Delphine Hecquet n'a pas manqué de profiter de l'aubaine, construisant une intrigue (celle de l'enquête d'un journaliste français d'origine japonaise sur les pas de ces évaporés et de leurs proches plongés dans l'angoisse de l'attente et de l'inconnu) l'autorisant à fouailler les consciences des uns et des autres. Mais pas question pour elle, on le voit, de ne pas jouer cartes sur table : l'action de son spectacle se passe bien au Japon et l'ensemble de la distribution est japonaise. Étrange cheminement que celui de l'auteure-metteure en scène dont le texte est donc traduit et assumé par des acteurs japonais vivant en France. Le spectateur est alors plongé dans un espace-temps bien particulier (entre Orient et Occident) que la belle scénographie de Victor Melchy éclairée ou plongée dans l'ombre par Jérémie Papin, renforce encore. La scène est coupée à mi-profondeur par une paroi transparente, certaines scènes se déroulant derrière dans une atmosphère qui fait douter de leur réalité concrète. Rêve (cauchemar) ou réalité justement, on ne sait plus trop. Delphine Hecquet maîtrise l'ambiguïté. Comme elle maîtrise avec une belle assurance les autres éléments de la mise en scène et de la direction d'acteurs. Tout cela pour dire ou tenter de dire l'indicible. Il y a là incontestablement quelque chose de… « magique », pour reprendre une partie du titre de la compagnie qu'elle dirige, Magique-Circonstancielle.

Jean-Pierre Han

mardi 17 octobre 2017

De la RDA et de la France à la Bolivie : un autre regard sur la révolution

La Mission, souvenir d'une révolution de Heiner Müller. Mise en scène de Matthias Langhoff. CDN La Commune. Jusqu'au 20 octobre, puis tournée. Tél. : 01 48 33 16 16.

Entre la première mise en scène française de Matthias Langhoff de La Mission de Heiner Müller en 1989 et celle qu'il vient de réaliser aujourd'hui, près de trente ans se sont écoulés. Trente années pendant lesquelles le monde a totalement changé. En 1989 on célébrait en grandes pompes le bicentenaire de la Révolution française et la chute du mur de Berlin. Souvenirs désormais lointains : nous sommes passés des réjouissances commémoratives au constat affligeant de la marche du monde vers la catastrophe. La nouvelle mise en scène de La Mission par Matthias Langhoff n'a plus grand-chose à voir avec la précédente hormis le texte, auquel ont été adjoints d'autres écrits comme deux extraits d'écrits de Walter Benjamin, ce à quoi on pourra toujours rétorquer qu'en 1989, La Mission présentée au Cloître des Carmes lors du Festival d'Avignon, était couplée avec Au perroquet vert d'Arthur Schnitzler… L'espace géographique a lui aussi bien changé. L'action se passe désormais en Bolivie où Matthias Langhoff, à l'invitation de Marcos Malavia, a travaillé avec les élèves de l'École nationale de théâtre à Santa Cruz de la Sierra dès 2008 dans un environnement qui n'a pas pu ne pas avoir de répercussion sur son travail de metteur en scène. La situation de l'institution dirigée par Malavia est en effet particulière. Inaugurée en 2004 elle est située au cœur du quartier le plus défavorisé de Santa Cruz, Plan 3000. Ses bâtiments flambant neufs contrastent singulièrement avec les baraques et autres bâtisses faites de bric et de broc et construites à la hâte en 1987 après la crue du fleuve Pirai. Plus de 300 000 personnes ont campé là en attendant une aide du gouvernement qui n'est jamais venue… Pour cette population défavorisée, l'École est devenue comme le symbole d'une dignité retrouvée, elle n'a jamais subie la moindre dégradation, connu le moindre vol… Se rendre au théâtre qu'abrite l'École est une véritable expédition (le centre ville est à une dizaine de kilomètres du quartier), mais le jeu en vaut la chandelle. Petit pays d'une dizaine de millions d'habitants, la Bolivie est multi ethnique : pas moins de 37 langues y sont officiellement reconnues. C'est bien là que Matthias Langhoff situe La Mission interprétée par des acteurs issus de l'École nationale où ils enseignent maintenant, et d'autres en cours d'études. Après tout, « la révolution n'a plus de patrie » comme le stipule Debuisson l'un des trois personnages principaux de la pièce. Une pièce tirée de la nouvelle d'Anna Seghers, La lumière sur le gibet, elle-même tirée d'événements ayant réellement eu lieu et que l'auteur avait recueillis lors de son exil à Mexico. Soit trois Révolutionnaires, Debuisson donc, Galloudec et Sasportas envoyés en 1794 à la Jamaïque par la Convention pour organiser le soulèvement des esclaves encore sous le joug des britanniques. Seulement le temps passe et Bonaparte arrive au pouvoir et devient Empereur. « La France devient Napoléon. Le monde devient ce qu'il était, une patrie pour maîtres et esclaves » ; la mission confiée aux trois hommes et déjà très mal engagée n'a dès lors plus de sens ni de légitimité. Que faire ? Trois hommes, trois positions se font jour. L'une, celle de Galloudec, « le paysan de Bretagne » qui veut aller au bout de sa mission et mourra de la gangrène, l'autre, Sasportas, « le fils de l'esclavage » qui sera pendu et enfin Debuisson, « le fils des propriétaires esclavagistes », qui trahira. Dans une œuvre qui casse comme presque toujours chez Heine Müller (mais c'est aussi vrai dans la nouvelle d'Anna Seghers) la structure et le récit traditionnels des romans ou des pièces de théâtre, espaces et temporalités renversées (on commence pratiquement par la fin) et mêlées, Matthias Langhoff, on s'en doute, est particulièrement à l'aise et en rajoute même de manière très… müllérienne, avec beaucoup de bonheur et de trouvailles théâtrales de premier ordre. L'utilisation de la vidéo notamment – superbes images de chevaux, comme un leitmotiv visible et invisible dans l'œuvre même du metteur en scène – avec des inserts percutants et toujours justes dans le rappel de ce que nous vivons aujourd'hui, tout cela est proposé avec une rare efficacité. Ainsi le spectacle s'ouvre pratiquement sur le rappel des fusillés de la Commune exposés dans leurs cercueils comme on le voit sur des photos d'archives… fusillés qui s'avéreront être Sasportas et Galloudec qui reprendrons vie pour revenir vers Debuisson et l'échec de leur mission…   En travaillant avec des acteurs boliviens convaincants de la troupe Amassunu Matthias Langhoff décentre le propos de Müller, même s'il est toujours question de la trahison de l'idéal révolutionnaire, de la mémoire de cet idéal – le sous-titre du spectacle est parlant : « souvenir d'une révolution » – plongeant du même coup dans une sorte de rêverie. De l'Europe nous passons à la Bolivie, c'est-à-dire dans un pays dans sa tentative de développement et d'émancipation démocratique mené par le président Moralès. Il rend et offre aussi à la population d'Aubervilliers son théâtre, celui-là même où, en 1971, en compagnie de Manfred Karge, il avait présenté Le Commerce du pain de Bertolt Brecht. Un retour et des retrouvailles gagnants.

Jean-Pierre Han

dimanche 8 octobre 2017

Le retour des Deschiens

Bouvard et Pécuchet/ Gustave Flaubert, Jérôme Deschamps. Espace Cardin, Théâtre de la Ville, jusqu'au 10 octobre, puis reprise à partir du 22 juin. Tél. : 01 42 74 22 77.

En nous proposant un spectacle d'après Bouvard et Pécuchet de Flaubert, Jérôme Deschamps réussit le prodige, non pas forcément de rendre compte fidèlement du livre inachevé de l'auteur, mais d'abolir un élément essentiel de l'essence du théâtre, celui de la temporalité. En d'autres termes, il nous propose une forme théâtrale qu'il a inventée voilà bien longtemps, celle consacrée aux Deschiens créés il y a maintenant près de quarante ans. Rien n'a bougé, et forcément la mécanique est réglée comme du papier à musique. La seule question que l'on se pose est de savoir si cette mécanique fonctionne toujours auprès d'un public qui, lui, forcément, n'est plus tout à fait même, a vieilli et est passé à d'autres fredaines ou est tout nouveau et pour qui ce type de spectacle est une découverte… Les Deschiens dans leur immuable éternité… Avec bien sûr, un duo comique de premier ordre – c'est le b a ba de ce genre d'entreprise –, Bouvard donc et Pécuchet, merci Flaubert que les gens de théâtre ces derniers temps se sont mis à piller. Un duo avec un grand dégingandé ou en caoutchouc, impayable Micha Lescot, et un petit bedonnant, Jérôme Deschamps en personne. Les deux sont faits pour s'entendre, se compléter et dévider le flot de sottises attendu : Flaubert avait songé sous-titrer son roman Encyclopédie de la bêtise, cela ajouté au fameux Dictionnaire des idées reçues apparaissant à a fin du roman, voilà qui ouvrait les vannes de l'imagination de Jérôme Deschamps qui ne se fait pas faute de se priver de l'aubaine et quitte délibérément le chemin tracé par l'auteur après lui avoir été relativement fidèle quelques instants (le début). Nous sommes chez les Deschiens on vous le dit, et l'invention et l'apparition de deux autres olibrius sortis de la tribu, formidable Pauline Tricot et Lucas Hérault, nous envoie vers d'autres horizons que ceux prévus par Flaubert, tout cela dans un décor ad hoc signé Félix Deschamps. À ce train les spectacles de Deschamps et de ses Deschiens vont devenir des pièces de musée. Figées à tout jamais.

Jean-Pierre Han

mardi 3 octobre 2017

Participer ou observer ?

Stadium, spectacle conçu par Mohamed El Khatib et Fred Hocké. Festival d'automne. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 7 octobre, puis tournée. Tél. : 01 44 62 52 52.

Dès l'entame du Stadium concocté de longue date par Mohamed Al Khatib le spectateur, professionnel ou non, habitué à fréquenter les salles obscures des théâtres, reste d'abord pantois, puis perplexe. Où est-il ? Devant quel objet indéfinissable ? Où est tout simplement le théâtre dans tout cela ? Ce sentiment l'habitera donc durant presque toute la… « représentation ». Pourtant, et très charitablement, Mohamed Al Khatib ouvre les réjouissances avec un clin d'œil en direction des théâtreux : un trompettiste se met à jouer l'annonce musicale des représentations du Festival d'Avignon écrite par Maurice Jarre. Pour mieux nous aiguiller il a qualifié son Stadium de performance documentaire comme il est écrit dans la feuille de salle. Nous voilà bien avancés et la question continue à nous tarauder : où sommes-nous et à qui s'adresse cette performance documentaire qui va jeter sur le plateau près d'une soixantaine, cinquante-trois pour être précis, de supporters de l'équipe de football du Racing Club de Lens qui lui ont consacré et continuent à lui consacrer leurs vies, corps et âmes ? J'entends bien la réponse de Mohamed Al Khatib qui ne manquera pas de rétorquer que justement le spectacle puisque spectacle il y a, ne concerne pas forcément les vieux grincheux, coupeurs de cheveux en quatre, qui fréquentent assidument les salles de théâtre, mais tous les autres, et tout particulièrement ceux qui n'y vont jamais et/ou qui n'y ont jamais mis les pieds. Soit. Il n'est pas sûr d'ailleurs que ceux qui sont sur le plateau ont, eux aussi, beaucoup fréquenté les théâtres, en tout cas ils y sont, mais côté plateau, d'un seul coup d'un seul. Une belle manière d'inverser les choses, ou plutôt de les renverser. Mohamed El Khatib ne cesse justement d'inverser, voire de casser, les codes du théâtre traditionnel, lui qui les connaît parfaitement, comme il connaît parfaitement le monde du football pour avoir pratiqué ce sport à un bon niveau, et surtout pour avoir travaillé deux années durant auprès des groupes de supporters. Dans la proposition d'El Khatib quel rôle doit donc jouer le spectateur, en d'autres terme à qui s'adresse-t-il véritablement ? Ce spectateur doit-il devenir supporter à son tour, à moins qu'il ne le soit déjà, de ce qui se passe sur le plateau, et participer bruyamment à la cérémonie ou rester de marbre et se contenter d'être un simple observateur ? Cela bien sûr ne se commande pas, mais c'est donc au bout du compte un public divisé qui assiste au spectacle. On remerciera le très habile concepteur du projet (tiens il n'est pas fait mention non plus de metteur en scène) de nous pousser à faire ce constat. Maître de cérémonie El Khatib nous offre un patchwork – films vidéo, apparitions des supporters en groupe, bannières au vent, témoignages, interventions des pom pom girls du cru,… – de propositions découpées en séquences, avec entracte ou mi-temps assurée sur le plateau et invitation à consommer frites et bières à la roulotte, « la friterie Momo », garée en pleine lumière côté jardin et dans laquelle Corinne Dadat, la femme de ménage, personnage principal du précédent spectacle de El Khatib, aide au service. De quoi est-il donc question ? D'une série de portraits collectifs ou individuels de ces fameux supporters qui s'avèrent être des êtres humains – humains trop humains –, avec certes leurs quelques fortes obsessions (le Racing Club de Lens, on l'aura compris) et non plus de barbares « Ultras ». Il y a là des découvertes émouvantes, drôles et… fortes. Car, et c'est patent dans la deuxième mi-temps, on assiste à l'analyse spectrale d'une région où sévit le chômage à travers les supporters de l'équipe de foot d'une de ses villes. Et l'on touche enfin du doigt, notamment avec Jonathan, « Capo » des Reds Tigers, à la question du politique : « Ce qui se passe dans les stades c'est une chose, mais faut pas déconner, aujourd'hui un certain nombre d'Ultras sont engagés dans les mouvements sociaux, et ça, c'est plus important ». Pas étonnant que ce Jonathan ait quelques ennuis avec les autorités qui lui reprochent de faire de l'agitation politique, lui dont le père était communiste et qui entend maintenir cet engagement. Quelle cohabitation avec les autres supporters qui ne sont pas du même bord politique, surtout lorsque l'on sait quel a été la proportion du vote FN aux dernières élections législatives ?… Toute animosité politique est suspendue le temps des matchs des Sans et or, le fameux Racing, actuellement dernier de la Ligue 2… Maître de cérémonie pendant toute la deuxième mi-temps, Mohamed El Khatib nous offre, mine de rien, quelques superbes moments théâtraux, comme dans cette séquence où un supporter pour qui la mère avant de mourir a confectionné un immense (et magnifique) drapeau aux mille et une couleurs, qu'il agite alors que le Cum dederit de Vivaldi retentit. El Khatib mène le jeu avec doigté, le chemin qu'il a décidé de tracer étant des plus délicat, évitant tous les pièges, celui du populisme que l'on frôle, entre autres. Que faire ? Suivre les supporters, partis avec leurs chants et leur musique tonitruante poursuivre leur saga dans le hall du théâtre, une fois leur salut théâtral effectué sur le plateau comme le veut la tradition, ou s'en aller discrètement comme le fait le spectateur dit civilisé ?

Jean-Pierre Han

dimanche 1 octobre 2017

Un impossible pari ?

La Pomme dans le noir d'après Clarice Lispector. Mise en scène de Marie-Christine Soma. MC 93 Bobigny. Jusqu'au 8 octobre, à 20 heures. Tél. : 01 41 60 72 72.

On ne pourra guère reprocher à Marie-Christine Soma, surtout connue pour son travail sur la lumière, de manquer d'ambition dans le choix des textes qu'elle met en scène. Son premier essai solo en 2010 (elle a travaillé en duo avec Daniel Jeanneteau) portait sur Les Vagues de Virginia Woolf. La voici aujourd'hui qui se saisit d'un autre roman, celui de la brésilienne Clarice Lispector, La Pomme dans le noir, traduction littérale du titre du livre devenu Le Bâtisseur de ruines dans son édition française. Il ne serait pas illégitime de trouver quelques points communs entre Les Vagues et La Pomme dans le noir en dehors du fait que les deux livres bouleversent quelque peu les structures traditionnelles du genre romanesque, préférant se développer dans les soubassements de la conscience de leurs personnages. Tout deux sont aussi des romans d'apprentissage dont Marie-Christine Soma a elle-même assuré l'adaptation ainsi que les lumières, ça va de soi, laissant tout de même à Mathieu Lorry-Dupuy le soin d'assumer la scénographie (il signe également la scénographie du Haute surveillance que l'on vient de voir). Mathieu Lorry-Dupuy a imaginé pour La Pomme dans le noir un espace, non plus nu comme dans la pièce de Genet, mais délimité par un mur en bois en fond de scène et une sorte de frontière de terre construite en cours de spectacle sur le devant de la scène par le personnage principal, un certain Martin incarné par Pierre-François Garel, arrivant d'une ville lointaine, en fuite après avoir, pense-t-il, commis un crime. Il s'est enfoncé dans la nuit, a traversé d'immense territoires (nous sommes au Brésil) avant d'arriver, épuisé et assoiffé, dans une ferme dont la propriétaire, Victoria, une femme apparemment forte et autoritaire garde sous sa protection une jeune cousine fragile et hypersensible, Ermelinda. Contre le gîte et le couvert, Martin va devenir garçon de ferme, homme à tout faire dans cet endroit au milieu de nulle part, une sorte de véritable no man's land… seulement fréquenté par un quatrième personnage, un vieil homme incarné – c'est vraiment le terme – par Carlo Brand qui aura également pour charge de dire/lire quelques pages du livre. C'est là une réponse de l'adaptatrice du roman que d'user de ce subterfuge pour établir la liaison entre le roman et le théâtre (et inversement) ; pas sûr que cela fonctionne forcément bien. C'est au contact de ces femmes, de la nature, que la transformation de Martin qui s'est présenté comme ingénieur (qu'il n'est pas) va s'opérer. Rien n'est plus difficile au théâtre que de faire vivre le silence et de remplir l'espace vide. L'accroche est toujours délicate et Marie-Christine Soma ne parvient pas à assumer et à vraiment faire théâtre de cette situation. Elle a pourtant réuni un quatuor de comédiens de haute volée (Carlo Brand, Pierre-François Garel, Dominique Reymond, Mélodie Richard). La mauvaise surprise est de voir la superbe comédienne qu'est Dominique Reymond peiner à trouver ses marques et le véritable registre de jeu de son personnage, et n'y parvenir que dans la dernière partie du spectacle. Elle est comme le symbole d'une représentation qui ne tient pas les promesses qu'elle s'était assignée.

Jean-Pierre Han

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