jeudi 12 mars 2020

Des duos d’enfer

Kadoc de Rémi De Vos. Mise en scène de Jean-Michel Ribes. Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 26 février à 21 heures. Tél. : 01 44 95 98 21/theatredurondpoint.fr

À n’en pas douter Rémi De Vos a un compte à régler avec le monde de l’entreprise qu’il a autrefois côtoyé – il faut bien manger – avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Il a d’ailleurs commencé sa carrière d’auteur avec un texte dont le titre est on ne peut plus explicite : Débrayage. C’était en 1994. Depuis, sa liste de pièces s’est considérablement allongée, et Rémi De Vos s’en est allé explorer d’autres chemins, mais rien à faire, il y revient quand même toujours régulièrement, d’une manière ou d’une autre, à son petit monde de l’entreprise. On ne s’en plaindra pas – on s’en réjouira même – tant, à chaque fois, il sait s’y montrer drôle, acide, acerbe. Et tant pis pour les entreprises qui en prennent plein leur grade. Cette fois-ci, avec Kadoc, il va même encore plus loin, jusqu’à l’absurde et le délire le plus total. Et comme celui qui est train de devenir un de ses grands complices, Jean-Michel Ribes, qui n’est jamais aussi à l’aise que dans ce genre de loufoquerie dévastatrice, est aux commandes de la transposition scénique de la pièce, autant dire que la proposition donnée au Théâtre du Rond-Point fait mouche.

Rémi De Vos a imaginé – et dieu sait si son imagination est débordante ! – trois couples dont les maris travaillent dans la même entreprise, à des postes hiérarchiques différents. Ce qui veut dire que rien n’est fait pour qu’ils puissent s’entendre, puisque le jeu naturel, caricaturé ici, veut que les subalternes ne songent qu’à gravir les échelons et prendre la place de leurs supérieurs. En attendant, chacun vit dans son univers totalement coupé de la réalité et des autres, et cela jusqu’au délire. Ainsi, celui qui est au plus bas de l’échelle finit-il par imaginer qu’un individu à l’allure simiesque vient chaque matin occuper son bureau avant de finir par lui rendre sa place à contre-cœur, et après moult protestations… Son supérieur direct, lui, est tellement obsédé par son rêve de promotion qu’il finit par perdre le fil de la réalité et des événements. Quant au « chef », il est affublé d’une femme impossible, bipolaire hystérique difficilement supportable, possédant un répertoire d’injures très conséquent. D’autoritaire à l’entreprise, il devient carrément larvaire chez lui… Tout s’achèvera dans la plus pure des folies qui n’est pas sans rappeler les mécaniques hallucinantes imaginées par un Georges Feydeau auquel on songe irrésistiblement dans la mesure où Jean-Michel Ribes rythme l’ensemble dans ce sens et que les comédiens qu’il a réuni pour l’occasion jouent dans le même infernal tempo. Le repas final qui réunit le couple du patron avec le couple de son subalterne direct invité sur un quiproquo, est une merveille du genre réglé à la perfection. En véritable possédée, Marie-Armelle Deguy dans le rôle de la femme du chef est époustouflante : on ne l’avait jamais vue ainsi passant d’un état à un autre, d’une caricature à une autre, de la harpie à la femme trop aimante, avec une précision dans le jeu assez rare qui s’accorde, par contraste au pauvre Jacques Bonnaffé, le mari, autoritaire au travail, meurtri et totalement dépassé par les événements chez lui. Un couple d’enfer, un duo impayable, auquel le couple formé par Gilles Gaston-Dreyfus et Anne-Lise Heimburger apporte son propre grain de folie dans un registre un peu différent. Face à ces fous furieux, le dernier couple formé par Caroline Arrouas et Yannick Landrein, nous inspirerait presque de la tendresse, perdu dans cet univers déréglé comme il semble l’être… Après un démarrage relativement lent que la scénographie conçue par Sophie Perez n’aide pas vraiment, elle contraint les comédiens à se déplacer de manière aussi tortueuses qu’inutiles, la pièce est menée tambour-battant et ne laisse pas un instant de répit au spectateur qui finit par en redemander.

Jean-Pierre Han

dimanche 8 mars 2020

Une vie

Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale de Peter Handke. Mise en scène d’Alain Françon. Théâtre de la Colline, jusqu’au 29 mars à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52. billetterie.colline.fr

Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale, voilà qui fait du monde, quasiment une foule avec, conséquence immédiate, pense-t-on, beaucoup de dialogues. Et pourtant… Si, à bien y réfléchir, il n’y avait qu’une seule personne, Peter Handke en l’occurrence, lancé dans un long monologue ? Mais oui ! Précisons, il y a bien un Moi, mais déjà ce Moi, est-il précisé, se dédouble en Moi l’épique (ou Moi le narrateur) et Moi le dramatique. Les autres ? Ce sont les Innocents, parmi lesquels on trouve le double du Moi. Et donc, quid des onze innocents, parmi lesquels se distinguent le chef de tribu, la femme du chef et l’inconnue de la départementale ? Ne seraient-ils que la projection de l’imagination du fameux et quand même unique Moi ? Personnages sortis tout droit d’un rêve de ce dernier, et qui font irrésistiblement penser à des personnages de l’Invention de Morel de l’argentin Bioy Casarès, c’est-à-dire sans réelle consistance, ni même existence…

C’est la somme d’une vie (et d’une œuvre) qui nous est ainsi livrée à travers mille et un détours, mille et un masques, entre aveu et dissimulation, camouflage et révélation – l’auteur de ne se prive pas de raconter, de se raconter, de parler de ses replis sur soi et de ses tentatives d’élans vers les autres, sur ce tronçon de route départementale (secondaire donc ?) immuable, le tout dans une dynamique qui nous ramène toujours au même, au fil des quatre saisons nommément spécifiées. Écoutez ce que dit le chef de tribu au Moi : « Quel saboteur de dialogue, toi. Tu désavoues le dialogue, tu fais le démontage tragique du dialogue. Ennemi du dialogue, toi ! Monologue-né ! Si au moins tu t’adressais à quelqu’un d’autre. Non, tu monologues exclusivement pour toi-même »… On remarquera au passage tout l’humour et l’ironie du propos dont la pièce est loin d’être exempte. Le paradoxe entre la dynamique et l’immobilisme permet à Peter Handke de sortir du danger du solipsisme et de faire œuvre théâtrale, une œuvre magistralement relayée par Alain Françon et ses interprètes à la tête desquels s’impose, une fois de plus, Gilles Privat qui porte dans son corps et ses paroles toutes les contraintes qui l’obligent à demeurer dans une sorte d’immobilisme agité. Ce qu’il réalise dans le somptueux décor de Jacques Gabel toujours éclairé par Joël Hourbeigt, qui ouvre sur on ne sait quel horizon, est admirable de finesse et d’intelligence, de beauté aussi. Mais surtout le reste de la distribution, et notamment le trio formé par Pierre-François Garel, Dominique Valadié, Sophie Semi, évolue à son niveau de qualité et très exactement dans le même registre de jeu. La longue séquence entre Moi et le chef (Gilles Privat et Pierre-François Garel), importante dans le cours du développement de la pièce, est un régal, alors que les deux hommes sont simplement assis sur des chaises face au public, et devisent. Il est rare de voir une telle homogénéité, ne serait-ce que dans la diction et la respiration des comédiens ; cela on le savait de la part d’Alain Françon, directeur d’acteur hors pair, et lecteur d’une finesse inouïe. Il rend ainsi grâce au texte de Peter Handke qu’il connaît bien – et dont il a déjà mis en scène Toujours la tempête en 2015 – nous l’exposant comme un livre ouvert qui se terminerait comme il a commencé : « Laisser venir. Laisser souffler. Laisser rêver. Rêver la clarté »…

Jean-Pierre Han

Peter Handke, Les Innocents, moi et l’inconnue au bord de la route départementale. Gallimard (Le manteau d’Arlequin), 13 euros.

dimanche 1 mars 2020

Dire, chanter et danser l'inexprimable

Les derniers jours. Texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux. Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 22 mars, 21 heures. Tél. : 01 44 95 98 21

Que faire face à l’inéluctable ? Sombrer dans la plus profonde mélancolie ? Maudire l’humaine condition et se piquer une énième et vaine crise de révolte ? Plus sage, apparemment, Jean-Michel Rabeux opte pour une autre solution : à la suite du décès d’un ami très cher il y a à peine deux ans, il décide de traiter l’« affaire » à sa particulière et très théâtrale manière, dans ce qui pourra apparaître comme un ultime pied de nez à la vie, à la mort, comme on dit. Un pied de nez qui est le masque d’une pudeur extrême. Il y a bien de cela dans Les derniers jours, un titre qui affronte la réalité avec élégance et tact.



Jean-Michel Rabeux ne part pas seul pour dire la mort de l’ami – dont il a recueilli des mots et des paroles épars –, auprès duquel il était en compagnie de Claude Degliame, bien sûr. L’actrice est toujours là sur le plateau en compagnie des fidèles Olav Benestvedt, Yann Métivier, Georges Edmont et Juliette Flipo. À eux cinq d’assumer le dernier hommage. Hommage, vraiment ? C’est tout sauf cela ici, sauf à considérer qu’un authentique hommage, sans fleur ni couronne, consiste plutôt à trouver une forme adéquate pour exprimer l’inexprimable. Sur un plateau de théâtre, au cœur d’une belle et légère installation faite de mobiles de plumes blanches signée Isa Barbier, avec les cinq comédiens portant chacun un nom de personnage de théâtre, du répertoire qu’affectionne, Rabeux, des Atrides à Shakespeare, soit Pénélope pour la femme du défunt récalcitrant, Lear pour celui-ci parce que le personnage mourut dans une totale folie, Pylade, le fidèle Pylade qui sombrera aussi dans la folie, chargé ici de représenter l’auteur en personne – Jean-Michel Rabeux donc rajeuni – un énigmatique majordome muet répondant au nom de sa fonction « Au plumeau », et enfin « à la harpe et au chant », Juliette Flipo qui nous emmène dans des contrées plus douces et rythmées que celles des habituels lamentos. Tout ce beau monde esquisse des pas de danse pour tenter de suivre les derniers moments du futur défunt scrutés avec une méticuleuse attention. Ballet léger qui évoque le théâtre dans le théâtre dans ce qui pourrait être une sorte de cabaret plongé dans le clair-obscur d’une antichambre de la mort. Toutefois rien de lugubre ici, mais quelque chose de tristement joyeux ou de joyeusement triste, avec même quelques pointes d’humour, réalisée avec une extrême intelligence et sensibilité. Nous sommes ici dans un espace-temps très particulier, celui du théâtre précisément qui est le lieu même de la représentation de la mort au travail. Jean-Michel Rabeux, qui pratique l’art théâtral depuis plus d’une quarantaine d’années le sait pertinemment, lui qui possède une parfaite conscience et maîtrise de la grammaire théâtrale.

Jean-Pierre Han

vendredi 28 février 2020

Une histoire du monde

Circulations Capitales de Marine Bachelot Nguyen en complicité avec Marina Keltchewsky et François-Xavier Phan. Festival Mythos (Rennes), les 31 mars et 1er avril. Tél. : 02 99 79 00 11. Puis tournée.

Pour être étrange le titre du spectacle signé par Marine Bachelot Nguyen, Circulations Capitales, n’en est pas moins parfaitement explicite. Sans doute suffit-il tout simplement de le prendre au pied de la lettre : il est effectivement question de circulation, de trajets d’une Capitale (avec un C majuscule) à l’autre dans cette proposition théâtrale. On ajoutera, bien sûr, que cette histoire de circulations, d’entrecroisements d’une trajectoire de vie à l’autre est capitale, c’est-à-dire essentielle pour qui entend comprendre quelque peu le monde d’aujourd’hui et ceux qui l’habitent et le constituent, comme elle est essentielle pour les intéressés eux-mêmes.

Mais reprenons : Marine Bachelot Nguyen a eu l’excellente idée de vouloir réunir une petite équipe de trois personnes (elle-même comprise), trois comédiens pour évoquer leurs parcours singuliers d’une capitale à l’autre. Autrice, Marine Bachelot Nguyen a cette fois choisi un mode d’écriture particulier faisant intervenir ses deux complices, Marina Keltchewsky et François-Xavier Phan. Rien de plus normal si on veut bien considérer qu’il s’agissait effectivement d’évoquer des trajectoires personnelles ! Soit celui de Marina Keltchewsky ayant comme point de départ l’URSS, et qui passera par la Yougoslavie, le Maroc et l’Argentine, ceux, apparemment plus simples, de François-Xavier Phan et de Marine Bachelot Nguyen, tout deux français mais d’origine vietnamienne, à la recherche de leurs origines ; ce n’est bien sûr pas un hasard si le spectacle a commencé à être élaboré à Saïgon, ce qui est d’ailleurs clairement dit dans le cours de ces Circulations… Ces trois récits de vies intimes aux cheminements sans cesse bouleversés, détournés, en tout cas jamais rectilignes, finissent par sembler faire état d’une multitude de vies. Trois récits de vie qui, en s’entrecroisant, en se répétant, en se rectifiant, disent l’entièreté de l’univers. Trois vies, mille vies, il y a comme un trop plein de vécu, et pourtant les trois comédiens sont encore jeunes (Marine Bachelot-Nguyen, la plus âgée du groupe, a la quarantaine). Que valent ces vies intimes, familiales, si ce n’est qu’elles semblent être condamnées à être dans un mouvement perpétuel, dans un brassage constant de langues (la russe, la vietnamienne et la française) que l’on entend sur le plateau ? Dans le jeu des circulations multiples et incessantes, espaces et temps mêlés, elles traversent la grande Histoire marquée au fer rouge par toutes les idéologies que nous avons connues et subies au cours de ces trente dernières années, « on a brassé de gros et de grands mots Christianisme Colonialisme Communisme Capitalisme Grands mots en C qui s'entrechoquent, se font la guerre, dans les territoires et les corps Ou bien qui font alliance ». La choralité de l’ensemble, avec un « on », sans cesse répété, est pleinement assumée et imprime son rythme au spectacle.

Comment donner à voir et à sentir sur un plateau de théâtre ces parcours si singuliers et cependant universels sans pour autant tomber dans les travers de ce que l’on appelle de manière impropre le théâtre documentaire ou le théâtre de témoignage ? Il est bien question de témoignages dans Circulations Capitales, mais Marine Bachelot Nguyen et ses camarades parviennent à échapper à tous les pièges d’un triste réalisme et retrouvent, dans leurs relations, les vertus d’un authentique jeu à travers lequel les thèmes de la constante recherche d’identité, tout comme celle des héritages, affleurent et finissent par se faire jour. L’apparent refus du jeu pour tenter d’être au plus près du réel finit tout de même – et on s’en réjouit – par devenir jeu éminemment théâtral. Cela par la grâce des trois excellents comédiens, esprits et corps déliés, et leur évidente complicité.

Jean-Pierre Han

dimanche 23 février 2020

Les méandres de la conscience

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. Mise en scène de Julie Duclos. Théâtre de l’Odéon-Berthier, Du 25 février au 21 mars à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40.

L’aurait-on oublié, à force, et aussi parce que la musique, celle de Claude Debussy notamment, l’aura tiré vers d’autres sphères, Maurice Maeterlinck est un immense poète. Or la qualité première du spectacle, Pelléas et Mélisande, que nous offre Julie Duclos réside précisément dans sa capacité à nous donner à l’entendre et… à le voir. Il fallait sans aucune doute une certaine audace pour oser s’attaquer au chef-d’œuvre du poète tiré hors du champ musical. Un chef-d’œuvre écrit il y a bien plus d’un siècle, en 1892, et qui, cependant, en tout cas dans la mise en scène de Julie Duclos, nous parle toujours. C’est que la jeune femme opère dans un registre qui, bien sûr, laisse au bord du chemin toute velléité anecdotique réaliste et creuse un sillon qui touche au plus profond de notre inconscient, là où la vie et la mort se mêlent inextricablement. Tout dans la pièce, nous tire vers un horizon qui est celui de la disparition. Le château où vivent les protagonistes est bâti au-dessus de souterrains, et sa destinée est sans doute, à plus ou moins longue échéance, de s’y faire engloutir ; les habitants du lieu sont vieux, malades, promis à une proche disparition, alors qu’à l’extérieur les gens meurent de faim, guerre et mort rôdent, et cependant, paradoxalement, il n’y a là rien de lugubre, même si l’épilogue qui est tout sauf un dénouement, nous y mène inexorablement. Nous baignons dans cette atmosphère qu’autrefois, dans Intérieur ou la Mort de Tintagiles Claude Régy avait si bien installé dans ses mises en scène. Nous retrouvons dans ce Pelléas et Mélisande des accents (c’est un compliment) de ce travail-là, mais situés dans un clair-obscur au tracé plus net. C’est une autre temporalité qu’il nous est donnée de vivre, dans une tension particulière. Chez Julie Duclos les reflets de la vie – à travers notamment l’amour entre Pelléas et Mélisande – ne cessent aussi de scintiller. Tout cela se passe dans les méandres de la conscience dont les différents lieux rendent parfaitement compte : forêt profonde du début du spectacle dans lequel le prince Golaud s’est perdu et rencontre Mélisande en pleurs, blessée d’une blessure dont elle ne voudra jamais révéler les causes, une scène d’ouverture entièrement filmée comme plus tard celle se passant dans une grotte, avant que le théâtre ne reprennent ses droits, et que nous nous retrouvions au cœur de la scénographie d’Hélène Jourdan dont la conception est très juste dans l’esprit et que les lumières signées Mathilde Chamoux ainsi que les sons de Quentin Vigier viennent encore magnifier. C’est dans cette atmosphère qu’évoluent, emmenés par Vincent Dissez qui réalise une composition du prince Golaud absolument admirable dans sa simple complexité, des comédiens, qui, chacun dans des registres de jeu différents, mais qui finissent par s’accorder, Alix Riemer (Mélisande) et Matthieu Sampeur (Pelléas), et leurs camarades de plateau que l’on a toujours plaisir à retrouver et qu’il faut citer, Philippe Duclos, Stéphanie Marc et Émilien Tessier, sans oublier les enfants qui jouent en alternance, et dont le rôle n’est pas des plus anodins. Julie Duclos mène tout cela avec rigueur, subtilité et maîtrise pour ce qui est une belle réussite.

Jean-Pierre Han

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. Édition d'Arnaud Rykner. Gallimard (Folio Théâtre). 230 pages.

samedi 8 février 2020

Un moment de grâce théâtrale

Correspondance avec la Mouette d’après Anton Tchekov et Lika Minizova. Mise en scène de Nicolas Struve. Les Déchargeurs, jusqu’au 29 février à 19 heures. Tél. : 01 42 36 00 50. www.lesdechargeurs.fr

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De sa conception à sa réalisation, cette Correspondance avec la Mouette joliment sous-titrée « c’est avec plaisir que je vous ébouillanterais » – authentique amabilité tirée d’une lettre d’Anton Tchekhov à Lika Mizinova – est une très réjouissante réussite. La conception ? Nicolas Struve, le signataire du spectacle est allé dénicher la correspondance entre le célèbre auteur russe âgé de 29 ans au départ de sa relation avec une jeune femme à la beauté « sublime », sa cadette de dix années, Lika Mizinova qui inspirera le personnage de Nina dans La Mouette. Le destin de l’actrice de la pièce épousant en bien des points précis celui de Lika. Un échange épistolaire de 64 lettres de l’auteur et de 98 de la jeune femme, le tout sur une période de dix ans. Une réelle découverte au seul plan littéraire, avec ce jeu perpétuel entre les deux auteurs pour dire leur attirance l’un pour l’autre, voire leur amour avoué puis détourné… un dialogue ciselé qui s’avère parfait pour le jeu théâtral. Dire et ne pas dire. Dire tout en ne disant pas l’amour profond (contrarié et déchiré) qui unit les deux protagonistes qui font preuve de mille et une ruses, de mille et une coquetteries. Il se trouve – c’est là une énigme – que ces lettres n’ont jamais été publiées malgré leur importance au seul plan de l’histoire littéraire. Nicolas Struve qui entretient avec la langue russe une relation privilégiée et a déjà traduit nombre de textes et de pièces de Tchekhov bien sûr, mais aussi de Marina Tsvetaeva, de Nikolaï Erdmann, des frères Presniakov, d’Olga Moukhina… n’a pas manqué de saisir l’occasion pour combler cette lacune, allant jusqu’à aller récolter des extraits de lettres dans différentes publications. Nicolas Struve a donc traduit la correspondance de Tchekhov avec Lika Mizinova, l’a excellemment adaptée pour la scène pour en faire une véritable matière théâtrale, et l’a mise en scène avec une belle justesse.

Dans la boîte noire conçue par Georges Vafias sur les murs de laquelle les protagonistes écrivent – mots qui s’évaporeront ; clin d’œil à la temporalité des paroles et des sentiments – les deux interprètes, Stéphanie Schwartzbrod, absolument lumineuse, et David Gouhier à la présence forte et subtile tout à la fois, jouent au chat et la souris dans un réelle complicité : comment faire avouer à l’autre son amour ? Comment l’avouer soi-même ? Troublant jeu qui cache peut-être une profonde mélancolie, celle de sentiments d’une absolue et touchante sincérité. Du bleu à l’âme dessiné de manière géométrique dans l’espace grâce à la chorégraphie de Sophie Mayer. C’est réalisé, dans la direction d’acteurs, avec une extrême délicatesse, et toujours avec justesse, une justesse qui n’occulte point les traits d’humour qui, comme chacun sait, sont toujours la marque d’une réelle pudeur ; Nicolas Struve n’a pas manqué d’insérer ce beau moment théâtral entre deux extraits de la Mouette… Sans doute n’en a-t-il d’ailleurs toujours pas fini avec cette œuvre et avec Tchekhov. Tant mieux.

Photo : © Gabriel Kerbaol

Jean-Pierre Han

dimanche 2 février 2020

Exercices de style

Supervision de Sonia Chiambretto. Mise en scène d’Anne Théron, Théâtre 14 jusqu’au 8 Février, à 20 heures. Tél. : 01 45 45 49 77. www.theatre14.fr

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Dans la toute nouvelle salle entièrement rénovée et agrandie du Théâtre 14, que dirige désormais le duo composé de Mathieu Touzé et d’Edouard Chapot, se donnent de véritables et très brillants exercices de style signés Sonia Chiambretto, pour l’écriture, et Anne Théron pour la forme scénique de l’ensemble. Mais que l’on ne s’y trompe pas, ces exercices de style sont tout sauf gratuits, et s’ils apparaissent comme des jeux, ce sont des jeux tout à fait sérieux. La gratuité en effet, ce n’est franchement pas le genre de Sonia Chiambretto dont toute l’œuvre témoigne d’un authentique travail de recherche sur le langage et la matière verbale mis au service d’une farouche volonté de mettre au jour les mécanismes qui régissent nos sociétés. Elle le fait toujours avec brio, investissant jusque dans la typographie de ses textes un autre espace qui, justement, mène vers une représentation qui trouverait son aboutissement sur les plateaux de théâtre. L’univers qu’elle investit cette fois-ci est celui d’un grand hôtel (un cinq étoiles ?) et tout son personnel qui travaille et peine dans les soutes du navire. Un personnel toujours au service de…, invisible, même et surtout lorsqu’il se présente devant les clients avec la tache de les servir. Ils sont invisibles, et on ne les voit pas au strict sens du terme. Employés engagés dans la fonction, femmes de chambre, veilleur de nuit, concierge, maîtres d’hôtel, serveurs, cuisiniers, plongeurs, etc. Sonia Chiambretto s’est appuyée sur d’authentiques paroles de ce peuple de l’ombre recueillies par la sociologue Sylvie Monchatre. Elle en a fait sa propre et très particulière matière. Pas question de tisser la moindre histoire, de verser dans une quelconque psychologisation de tel ou tel employé. Des faits bruts, coupés au couteau pour montrer comment marche la machine grâce à ses servants, parfaits esclaves du monde moderne. Et là, comme souvent chez Sonia Chiambretto, ça mitraille dans un flux tendu. Très attentive à cette « musique », Anne Théron sait très bien que c’est sur ce registre qu’il faut œuvrer. Avec l’aide de sa chorégraphe Claire Servant, elle lance les trois protagonistes, Frédéric Fisbach, Julie Moreau et Adrien Serr – tous les trois parfaits – dans une série de brèves séquences parfaitement découpées et cadrées. Beau et très efficace travail de géométrie dans l’espace, proposé dans une rythmique soutenue. Ce n’est qu’à ce prix que le réel peut trouver sa légitimité. Il est totalement transcendé dans cette Supervision.

Jean-Pierre Han

Supervision de Sonia Chiambretto. Éditions de l’Arche, 104 pages, 13 euros.
Photo : © Jean-Louis Fernandez

mardi 21 janvier 2020

Histoires de famille

Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin. Mise en scène Julie Deliquet. Salle Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Festival d’automne. Jusqu’au 2 février, puis tournée. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu

Que l’on apprécie ou non le travail de Julie Deliquet, force est reconnaître qu’il est d’une rare homogénéité, et placé sous le signe d’une étonnante et très rapide reconnaissance. Ainsi les trois premiers essais de la jeune femme regroupés en triptyque sous le titre sentencieux de « Des années 70 à nos jours », fut-il très vite programmé au Festival d’automne, recevant au passage, pour quelques-uns de ses volets, des prix ici et là, avant d’être repris dans son intégralité dans des grandes institutions, le Théâtre de la Ville, le CDN du Théâtre Gérard-Philipe. Pas mal pour une jeune équipe fonctionnant sur le mode très couru du collectif – In Vitro de son nom. Progression rapide ensuite, que ce soit à la Comédie-Française – Vieux Colombier, puis carrément salle Richelieu –. Avec un Oncle Vania de Tchekhov, revu et corrigé, puis une adaptation d’un scénario d’Ingmar Bergman, Fanny et Alexandre. La revoici aujourd’hui à l’Odéon-Théâtre de l’Europe avec une nouvelle adaptation d’un film, d’Arnaud Desplechin cette fois-ci, Un conte de Noël. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’elle intervient dans ce théâtre puisqu’elle y avait déjà présenté Gabiel(le), une écriture collective du groupe, avant Catherine et Christian (fin de partie) au Théâtre Gérard-Philipe, ultime volet du triptyque en forme d’épilogue, lui aussi accueilli au Festival d’automne… Une trajectoire semée de succès qui devrait lui valoir prochainement d’être nommée à la tête d’un CDN (Centre Dramatique national), le Théâtre Gérard-Philipe en l’occurrence, qui lui est promis, et dont elle a déjà été – entre quelques autres, on ne prête qu’aux riches… – artiste associée.

La question de l’écriture semble être au cœur des préoccupations de Julie Deliquet. Écriture (née d’improvisations ?) et création collective avec Nous sommes seuls maintenant, dernier volet du triptyque, récidive avec Catherine et Christian (fin de partie), puis « adaptation » et montage avec Oncle Vania de Tchekhov, à nouveau avec le même Tchekhov sollicité avec Ivanov et les Trois sœurs dans Mélancolie(s), avant de trouver encore davantage de liberté d’adaptation – en toute impunité ? – de re-création, avec des synopsis de films… : Julie Deliquet chercherait-elle finalement sa propre écriture ? En tout cas, elle a le don de s’emparer de textes – de théâtre, de cinéma – qui lui permettent de nourrir ses propres préoccupations, celles concernant un noyau familial fermé sur lui-même, aveugle et sourd au monde extérieur forcément décevant (voir le titre de la première création collective)… On ne cherchera pas dans ces conditions à savoir si elle est fidèle ou pas aux œuvres cinématographiques de Bergman et aujourd’hui de Desplechin (c’est plus problématique pour les œuvres théâtrales). On ne tentera pas plus d’établir un quelconque élément de comparaison avec les films, celui de Desplechin offrant un trio majeur de comédiens avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Roussillon et Mathieu Amalric… Julie Deliquet, de son côté, fait comme toujours intervenir sa propre famille (théâtrale), celle du collectif In Vitro, et l’on retrouve (avec plaisir ou agacement) les mêmes comédiens d’un spectacle à l’autre, que d’autres viennent avec nécessité et bonheur (cette fois-ci Marie-Christine Orry et Jean-Marie Winling qui fut un compagnon de route d’ Antoine Vitez) revivifier.

Et nous voici donc conviés – c’est le terme puisque les spectateurs sont de plain-pied avec ce qui tient lieu de scène, inclus comme des cousins lointains, dans le déroulement de l’ « histoire » : l’espace bi-frontal a été conçu par la metteure en scène avec Zoé Pautet – pour ces quelques moments d’une vie de famille, avec ses heurts, ses secrets, ses non-dits, avec les rancœurs, voire les haines cachées entre les uns et les autres et qui, bien sûr, vont se faire jour. C'est en somme, à Noël, l'exact moment des règlements de compte. Nous sommes là dans le réalisme le plus pur qu’induit le décor avec, comme de bien entendu, sa grande table posée cette fois-ci non plus au centre, mais à jardin, et aussi de l’autre côté son coin salon et chambre. Réalisme assumé même si Julie Deliquet entend donner à l’ensemble une dimension shakespearienne, notamment lors du repas… Dans cet univers, le jeu des comédiens quasiment tous issus d’In Vitro et que l’on a donc déjà vu dans les autres spectacles du collectif, se veut, comme toujours, le plus « naturel » et donc le plus réaliste possible : nous sommes – ainsi le veulent-ils – dans la vraie vie, faisant l’impasse de « jouer à jouer pour de vrai » comme disait Pirandello… Pas sûr que cela soit toujours probant. Car poussé à bout, on finit par avoir la sensation d’un jeu qui sonne faux. La distribution pour assumer le « scénario » de Desplechin, parfois alambiqué et peu clair (faisons-en le responsable, l’adaptation de Julie Deliquet étant, paraît-il, plutôt fidèle à l’original), est inégale au sein du noyau In Vitro. On soulignera simplement la belle prestation d'un Thomas Rortais, le petit-fils du couple des Vuillard incarné par Marie-Christine Orry et Jean-Marie Winling. Ainsi se déroule le spectacle avec ses temps forts et ses séquences plus confuses… en attendant la suite du roman familial de Julie Deliquet et de ses camarades du collectif.

Jean-Pierre Han

mardi 14 janvier 2020

''Dom Juan'' ou la fin d’un mythe et d'un monde

Dom Juan ou le Festin de pierre d’après le mythe de Don Juan et le Dom Juan de Molière. Spectacle de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra. Théâtre de la Cité Internationale à 20 h 30 jusqu’au 15 février. Tél. 01 43 13 50 60.

Le rideau s’ouvre : le décor de Stéphane Blanquet et de Jean Lambert-wild vous saute au visage opérant dans l’étonnement (au sens fort du terme) qu’il provoque un premier déplacement avec sa luxuriance et avec ses couleurs vives contrastant avec l’intérieur de ce qui semble être une grande pièce décatie. Pépiements d’oiseaux en sus, on se croirait dans une scène peinte par le douanier Rousseau… Où sommes-nous vraiment ? Certainement pas dans le très convenu tableau d’une comédie classique, puisque classique il y a paraît-il, autour de ce Dom Juan écrit à toute allure – et donc même pas versifié par son auteur pressé par le temps, mais d’autant plus libre dans sa rythmique d’écriture et sa pensée. Autour de Dom Juan disons-nous, car Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre, les responsables de l’adaptation ont été piocher avec bonheur dans les très nombreuses versions du mythe pour affermir, recomposer et réagencer avec intelligence la pièce de Molière. Nous sommes donc ailleurs, autrement. Dans un autre espace et dans un autre temps : une antichambre de la mort, un no man’s land dans lequel l’horloge qui trône contre un pan du mur à moitié démoli du fond de scène ne marque même plus les heures. Et c’est là que Dom Juan accompagné bon gré mal gré par le néanmoins très fidèle Sganarelle va entamer si on peut dire – car nous le saisissons en cours de trajectoire – sa course vers la mort. « Va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble… » est-il bien précisé, et Sganarelle, tout comme les spectateurs de la représentation de Lambert-wild et de Malaguerra, toujours en très efficace binôme, de répondre en chœur que l’on ne saurait être plus clair ! Masque blafard, perruque rousse flamboyante, toux intarissable accentuée par l’alcool qu’il ne cesse d’ingurgiter Dom Juan qui n’a plus de sa superbe que par intermittence est déjà passé de l’autre côté du miroir. La mort rôde à tous les étages si on ose dire, et c’est bien dans la cave située juste au-dessous d’une sorte d’entresol que Dom Juan ira chercher et inviter le Commandeur à sa table pour un ultime festin. Pendant ce temps-là un très drôle et tout à la fois sinistre trio de musiciens-chanteurs installé à l’étage ponctue les événements, ceux de la « chute » de Dom Juan. Ce n’est plus du ciel que viendra le châtiment, mais des profondeurs de la terre… L’espace en entier renvoie à l’image d’une sorte de grotte dont seul un escalier en colimaçon (et aux marches en porcelaine de Limoges, alors que des tapisseries en point numérique d’Aubusson complètent l’ensemble !) installé sur le côté cour pourrait éventuellement mener vers l’air libre, mais Dom Juan, le seul à l’utiliser ne va jamais au-delà de la première station à mi-hauteur…

Le spectacle d’une inventivité de tous les instants mise au service d’une dramaturgie serrée, se développe dans un état de tension extrême, dans de perpétuelles ruptures de rythme impulsées par le seul Dom Juan/Lambert-wild qui ne cesse de passer d’un registre de jeu à un autre. L’efflorescence des signes ne l’empêche en aucune manière de creuser le même sillon. Sous des dehors parfois légers mais jamais futiles (exit ceux qui n’entrent pas dans le schéma dessiné, Monsieur Dimanche, Don Carlos, Pierrot, Mathurine…), c’est d’une violence extrême dans la mise à nu du mythe, et dans la critique de la religion et de ses thuriféraires. Tout le jeu de Jean Lambert-wild dans le rôle-titre oscille entre ces deux extrêmes, et pas seulement parce qu’il fait usage d’un pistolet… Il opère aux antipodes de l’image convenue de Casanova et finalement affadie du personnage. Parole est à nouveau donnée à son clown Gramblanc que l’on avait pu apprécier il y a quelques saisons dans le Godot de Beckett tout comme dans le Richard III d’après Shakespeare ; il poursuit son impitoyable chemin, mais il a cette fois une complice de tout premier ordre, Yaya Mbilé Bitang alias Sganarelle, image de squelette inscrite sur son collant. Le couple est parfait, l’un entraînant l’autre dans un symbiose parfaite. La comédienne apporte un poids d’humanité dans l’univers décadent et impitoyable du spectacle. Il faut voir la constante attention des deux protagonistes l’un pour l’autre pour arriver à une respiration commune. C’est un étrange ballet qu’ils exécutent entourés par une pléiade de comédiens issus de l’Académie de l’Union, l’École de Théâtre du Limousin. Ils sont ainsi quinze à se partager alternativement, par quatre, les autres rôles du spectacle, Elvire, Dom Luis, Charlotte, un Pauvre… Une très généreuse idée qui permet à de jeunes comédiens de s’affronter à la réalité de leur profession, et qui a l’immense avantage d’interdire au couple principal de s’installer dans leurs rôles ; ils sont toujours peu ou prou, avec des partenaires qui changent à chaque représentation, dans l’obligation d’être sur le qui-vive, dans l’attention (la tension), accrue des « premières fois »… On n’aura garde d’oublier de citer les musiciens Denis Alber, Pascal Rinaldi et la chanteuse Romaine qui sous la houlette de Jean-Luc Therminarias, accompagnent au vrai sens du terme les derniers instants de Dom Juan-Lambert-wild, les derniers instants de l’image romantique de Don Juan que Da Ponte, le librettiste de Mozart, avait véhiculée en Italie.

Jean-Pierre Han

lundi 13 janvier 2020

De redoutables machines à jouer

Entreprise de Jacques Jouet, Rémi De Vos et Georges Perec. Conception et mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Création au Volcan, Scène nationale du Havre. Tournée au CDN du Limousin, à Chatelleraulkt, Dijon, Amiens, Malakoff, zetc.

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On ne pourra guère soupçonner Anne-Laure Liégeois de ne pas jouer cartes sur table. Le titre du dernier spectacle qu’elle a concocté est parfaitement explicite : Entreprise. Il est donc bel et bien question de l’entreprise (sous toutes ses facettes ?) telle qu’elle domine notre univers d’hier à aujourd’hui. Avec l’assemblage de trois textes aux titres non moins clairs : Le Marché de Jacques Jouet, l’Intérimaire de Rémi De Vos et enfin l’Augmentation de Georges Perec. Trois états des lieux composés à des époques différentes, respectivement en 1967 pour Perec, en 2011 pour De Vos, et aujourd’hui pour Jacques Jouet. Comme une remontée dans le temps avec trois angles d’attaque – il s’agit bien dans tous les cas de figure d’une attaque en règle – qui disent bien l’époque de leur intervention et qui, bien sûr, sont particuliers aux styles d’écriture des uns et des autres. Des styles, et des dispositifs dramaturgiques qu’Anne-Laure Liégeois connaît particulièrement bien puisqu’elle a, à deux reprises déjà, monté l’Augmentation (en 1995 et en 2007), et que de Rémi De Vos elle a mis en scène Débrayage. Quant à Jacques Jouet, elle lui a tout simplement passé commande pour ce triptyque d’un texte au cadre bien défini…

C’est lui qui, répondant fidèlement à la commande et livrant une série de petits textes (de courtes séquences cinglantes), ouvre d’ailleurs les hostilités, de brillante et savoureuse manière toute oulipienne, fustigeant jusqu’à la caricature tous les travers – et dieu sait s’ils sont nombreux – du monde confiné de l’entreprise. Déclinaison martelée de la proposition qui répond à la déclinaison globale du spectacle. Et là, pas de problème, Anne-Laure Liégeois y va franc jeu. Dans un décor aux couleurs vives, qu’elle signe également, entre le bleu du plateau et du fond de scène servant d’écran sur lequel sont jetés les mots du vocabulaire du sujet et les taches rouges avec un cercle au sol, des fauteuils et un sapin de Noël, le trio composé d’Anne Girouard, Olivier Dutilloy (vieux complices de la compagnie du Festin) et de Jérôme Bidaux, s’en donne à cœur-joie, n’hésitant pas à jouer et à assumer la vulgarité et l’agressivité du monde de l’entreprise. Au vrai le Marché, tout comme l’Intérimaire et l’Augmentation de l’autre oulipien de la soirée, Georges Perec, est une formidable machine à jouer, une mécanique de précision qui oblige les comédiens à devenir de véritables frégolis, ce qu'ils assument avec délectation, mais toujours en toute rigueur. En chef d’orchestre aguerri, Anne-Laure Liégeois les dirige dans la lecture des trois partitions ; c’est particulièrement flagrant dans l’Augmentation où Anne Girouard et Olivier Dutilloy agissent en marionnettes survoltées. Le paradoxe voulant qu’à travers cette « agitation », c’est bel et bien les écritures des auteurs qui sont mises en valeur, ce qui distingue ce spectacle des autres réalisations qui s’acharnent en vain à retranscrire le soi-disant réel.

Jean-Pierre Han
© Christophe Raynaud de Lage

vendredi 10 janvier 2020

Tragédie d'aujourd'hui

Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp. Mise en scène de Daniel Jeanneteau. T2G Gennevilliers, jusqu’au 1er Février 2020 à 20 heures, puis tournée à Strasbourg, Lille, Lorient. Tél. : 01 41 32 26 10. www.theatre2gennevilliers.com

La seule question que l’on se posait à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, présenté lors du dernier Festival d’Avignon où nous avons vu le spectacle, était de savoir pourquoi ce n’était pas lui qu’Olivier Py avait choisi pour faire l’ouverture dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le la de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Un réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (grosso modo le Liban actuel) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et quelques chaises d’une salle de classe qui seront jetés ici et là lors du déroulement de la pièce, pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes, des amatrices toutes issues de Gennevilliers, qui seront présentes durant tout le temps de la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière, Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel… ; il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient tenus par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj. Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou tout à la fois ; sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe, yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc. Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète, et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation.

Jean-Pierre Han

vendredi 29 novembre 2019

Un spectacle troublant

Nous pour un moment d’Arne Lygre. Mise en scène de Stéphane Braunschweig. Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 14 décembre à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40

Nous pour un moment est le titre, intrigant sinon énigmatique, que Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, les traducteurs, ont donné à la pièce d’Arne Lygre qui est présentée ces jours-ci aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Ont-ils ainsi voulu mettre l’accent sur le fait que les êtres mis en scène ici ne se rejoignent que pendant un certain laps de temps, pas plus ? C’est peut-être bien, sans préjuger de toute autre signification, ce qui se développe sur le plateau agencé (il en est comme toujours le scénographe) par le metteur en scène, Stéphane Braunschweig. Des êtres, hommes et femmes qui apparaissent alors que sur les pans blancs devant lesquels il sont le plus souvent assis apparaissent leurs dénominations : un Ami, une Amie, un Ennemi, une Ennemie, une Connaissance, un Inconnu ou une Inconnue… Nous n’en saurons pas plus, et peut-être, après tout, est-ce amplement suffisant. Il ne faut pas croire que les comédiens vont incarner durant tout le spectacle un de ces personnages, séquence après séquence il vont glisser d’un rôle à l’autre, sans distinction de sexe. Tel est déjà l’un des dispositifs de la pièce d’Arne Lygre que Stéphane Braunschweig connaît particulièrement bien puisqu’il a déjà monté plusieurs de ses pièces : Je disparais, Rien de moi…, des titres dont on peut se souvenir si l’on veut tenter de mieux saisir la signification de Nous pour un moment. Nous, c’est-à-dire une relation à l’autre, pour un moment, et un moment seulement plus ou moins bref. Assez toutefois pour que ce qu’il y a de plus profondément enfoui – amours , blessures – en chacun des « personnages » affleure à la surface.

Il y a dans cette composition ou ce dispositif quelque chose de troublant : c’est le trouble du vivant qui vient perturber et mettre à bas le dispositif inventé par Arne Lygre. Nous ne cessons de naviguer durant tout le spectacle entre la rigueur du dispositif et son contraire, car tout glisse (d’une séquence à une autre, d’un personnage à une autre) ; il y a double jeu également dans les dialogues. Pendant que l’un des protagonistes s’adresse à l’autre, il ajoute immédiatement à la fin de chacune de ses phrases, « ai-je dit », etc. Tout glisse effectivement, au sens propre du terme car tout se passe dans un bassin où sont posées des chaises qui permettent aux comédiens de n’avoir que les pieds dans l’eau !…  Stéphane Braunschweig est particulièrement à l’aise dans ce type de dispositif, lui qui aime la rigueur, mais une rigueur qui débouche sur l’infini de l’inconscient, joue ici le jeu avec plaisir et dirige ses comédiens, tous impeccables, Anne Catineau, quatre femmes, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Chloé Réjon, et trois hommes Glenn Marausse, Pierric Plathier et Jean-Philippe Vidal, avec précision et doigté. Le trouble dans la rigueur…

Jean-Pierre Han

mercredi 27 novembre 2019

Histoires de « quinquas »

Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 29 décembre à 19 h 30.

Après avoir fait connaissance et décidé de faire un bout de chemin ensemble, Wajdi Mouawad et Arthur H se sont revus à maintes reprises, en France et même dans la forêt amazonienne du Pérou (à Iquitos). Ce n’est qu’après ce parcours et les nombreuses discussions qu’ils ont pu avoir ensemble que le projet de cette Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge a pu être mis en chantier. De toute évidence les deux hommes, chacun dans sa partie, avaient des choses à partager. Tout deux, jeunes quinquagénaires, se posent un certain nombre de questions concernant leur vie (d’artiste). Comme par hasard le personnage principal de la pièce écrite par Wajdi Mouawad est un chanteur « populaire » apprécié du public et du milieu dans lequel il vit. Lui aussi a la cinquantaine et se pose les questions existentielles que l’on se pose à cet âge. C’en est terminé de son enthousiasme, il se fait « chier » sur scène au sens propre du terme, et passe son temps en coulisses entre le canapé et les toilettes… Ce que nous montre le spectacle en ouverture, dans l’envers du décor d’un concert qu’il vient de donner. La fin du concert, c’est aussi peut-être la fin de la trajectoire de ce fameux Alice, un prénom qui lui a été donné en hommage à la comédienne Alice Sapritch ! Bien sûr, ça va de soi, et pour renforcer encore le trait, c’est Arthur H qui interprète le rôle de ce chanteur en plein désarroi, qui ne pense qu’à la trahison de ses idéaux de jeunesse. La déprime en un mot avec à l’horizon (proche) la disparition et la mort. Ce ne sont sûrement pas les personnes qui l’entourent qui sont en capacité de lui remonter le moral, entre un journaliste de rock connu (excellent Gilles David), au bord de la retraite (il la prendra en cours de spectacle !) qui aurait plutôt le don d’enfoncer le clou de la déprime, et un vieux camarade, à qui Patrick Le Mauff prête sa silhouette, qui essaye de faire revivre leur glorieux passé punk de manière pathétique, Alice se laisse vite entraîner dans une combine qui frôle la bouffonnerie : il se fait passer pour mort, et on lui organise donc des funérailles en bonne et due forme…

Ce n’est là que le début de cette tragi-comédie troussée par Wajdi Mouawad. Tragi-comédie parce que la supercherie va vite être éventée et que l’on va assister à des scènes d’un comique de bon aloi, alors que le tragique, comme toujours chez l’auteur, rôde autour du personnage principal saisi dans une nasse dont il a toutes les peines du monde à se débarrasser. En a-t-il d’ailleurs seulement l’envie ? On est là dans le registre de prédilection de Wajdi Mouawad très tortueux dans son déroulement, mais qui nous tient en haleine. On le suit dans ses développements qui en remontreraient aux scénarios les plus élaborés des séries télévisées. Wajdi Mouawad parvient tout de même à se raccorder à ses thèmes de prédilection, tout particulièrement avec le personnage de Majda, l’amie d’Alice, une photographe, « es junkie, ex pute », incarnée avec grâce par Sara Llorca, une palestinienne qui évoquera le massacre de Chatila… D’autres personnages – Wajdi Mouawad a comme toujours l’art de les croquer avec humanité et talent – apportent heureusement un peu de légèreté à l’ensemble, c’est le cas du personnage de l’attachée de presse qui répond au nom de Diesel et qu’incarne avec une belle conviction Isabelle Lafon, et la fan du chanteur, venue tout droit du Québec (dans la fiction et dans la réalité pour les comédiennes chargées de l’interpréter en alternance: Marie-Josée Bastien et Linda Laplante), qui donne soudain et avec bonheur, un formidable souffle de vie auquel tout le monde, personnages de la fiction et spectateurs, aspire.

Tout l’univers de Wajdi Mouawad est bien là, grandes envolées lyriques en moins, problèmes de quinquagénaires fatigués en plus – Arthur H est plus que convaincant et se révèle excellent comédien –. On se consolera en relisant le titre du spectacle où il est question de « la force de l’âge »… avant le futur déclin !

Jean-Pierre Han

mardi 26 novembre 2019

Lambert-Masséra en toute cohérence

How deep is your usage de l’Art ? (Nature morte). Conception d’Antoine Franchet, Benoît Lambert et Jean-Charles Masséra. Mise en scène de Benoît Lambert et Jean-Charles Masséra. Création au Théâtre Dijon-Bourgogne en novembre 2019.

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Le moins que l’on puisse dire est que le parcours de Benoît Lambert, à le voir se développer au fil du temps, et même s’il semble s’égayer dans plusieurs directions, présente une extrême cohérence. Entre lectures des classiques d’hier et d’aujourd’hui, ses jouissives embardées du côté d’Hervé Blutsch ou de son ami Emmanuel Vérité alias Charlie, tous ses épisodes – une dizaine – placés sous la très juste appellation générique de Pour ou contre un monde meilleur, ont de quoi donner le tournis, et satisfaire tous les goûts et appétits. Pourtant, c’est bien encore et toujours une réelle appréhension de notre monde qui est ainsi mise en jeu et proposée depuis une vingtaine d’années (le premier épisode de Pour on contre un monde meilleur – Prolégomènes à toute entreprise future qui voudra se présenter comme révolutionnaire d’après Spinoza encule Hegel – date de 1999). On remarquera au passage qu’à l’interrogation initiale du titre répondent, de manière de plus en plus insistante quelques titres également en forme d’interrogation : Que faire ? et aujourd’hui How deep is your usage de l’art (nature morte) ? Sans oublier au passage, et encore dans un registre particulier, un Qu’est-ce que le théâtre ? co-écrit avec Hervé Blutsch…

Rien d’étonnant si, dans sa trajectoire au long cours, Benoît Lambert aime à faire équipe avec les mêmes personnes, Blutsch, donc, mais aussi François Bégaudeau et surtout Jean-Charles Masséra depuis We are la France en 2008, avec le scénographe Antoine Franchet, avec les comédiens Emmanuel Vérité, Anne Cuisenier, Guillaume Hincky… Une belle équipe, fort accueillante au demeurant (cette fois-ci avec des comédiens en voie de professionnalisation, Marion Cadeau, Léopold Faurisson, Shanee Krön et Alexandre Liberati), pour mener à bien, et de manière fort joyeuse mais néanmoins percutante, quelques interrogations sur le monde dans lequel nous tentons de survivre.

How deep is your usage de l’Art ? (Nature morte) donc. En soi, l’air de rien et sur un ton blagueur, ce questionnement américano-français est une réelle provocation en un temps où, bien évidemment, nous avons d’autres chats à fouetter. Le monde a des urgences à régler bien plus sérieuses et graves que celle de l’art qui sert à quoi, au fait ? D’ailleurs, pour ce qui est de l’urgence de l’Art, même avec un A majuscule... Mais non, Jean-Charles Masséra et Benoît Lambert aiment – c’est une de leurs habitudes – mettre les pieds dans le plat et à les remuer. Ils frôlent l’indécence, mais on les aime pour ça justement. Le pire, c’est que leur questionnement est on ne peut plus pertinent. Dans l’espace improbable imaginé par le troisième larron, Antoine Franchet – un vieux complice –, une sorte de vaste chantier avec parpaings, escalier qui mène nulle part, arbre planté au milieu de ce fatras et sol recouvert de laine qu’il faudra dégager pour faire place nette, ce qui nous vaudra des séances de balayage, autant de temps « morts » où la pensée a tout loisir de vagabonder, dans cet espace les voilà à confronter les attitudes et les imaginaires des uns et des autres, d’une génération l’autre, face aux fameuses œuvres d’art ici répertoriées et mélangées à des extraits d’œuvres littéraires : poème de Baudelaire, de Pessoa, extraits de Marivaux, Racine, Shakespeare, scène d’Autant en emporte le vent, avec apparitions de Thomas Bernhard, de Gombrowicz et de Jésus descendu d’un tableau, tout cela alors que dans son coin, à cour, un conférencier (Guillaume Hincky plus vrai et sérieux que nature) développe ses brillantes analyses des chefs-d’œuvre projetés sur un écran. Il parle dans le vide, et personne ni ne l’entend, ni ne l’écoute, ce qui est très exactement le statut des paroles sur l’art. Cette parole empêchée ou dévidée de manière absurde est l’une des belles trouvailles du spectacle. Il y en a bien d’autres jetées en pâture à notre propre imagination : il y a largement de quoi se sustenter. Tout cela bien sûr sur la musique des Bee Gees, celle de How deep is your love ? D’amour, ici, il est bien question alors même que le duo Lambert-Masséra avec tous leurs comédiens bâtissent à vue d’œil, avec des hauts et des bas, leur propre et très modeste œuvre d’art.

Jean-Pierre Han

Photographie : © V. Arbelet

dimanche 20 octobre 2019

Comptine d’aujourd’hui

Le Pont du Nord de Marie Fortuit. Mise en scène de l’auteur. L’Échangeur de Bagnolet, jusqu’au 23 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 43 62 06 92.

Beaucoup d’eau coule sous Le Pont du Nord, une appellation que Marie Fortuit qui signe le spectacle du même nom, a emprunté à la chanson pour enfants dont l’un des vers, « Non, non, ma fille tu n’iras pas danser », l’a interpellée et est à l’origine de sa propre pièce. De l’eau il y en a donc sur le plateau, elle tombe des cintres, coule, suinte… et l’héroïne – Marie Fortuit elle-même – ne se fait pas faute de s’en asperger. De part et d’autre de la scène des seaux sont posés au milieu de serpillières pour recueillir l’eau : toute trace d’humidité sera donc effacée par les acteurs eux-mêmes... C’est dans cette « ambiance » qu’Adèle – c’est le prénom de l’héroïne, le même que celui de la fille de la chanson – évolue, habite, hante et danse dans la belle scénographie de Louise Sari. Car il y a bien une sorte de danse (sur l’air de la comptine ?), toute en grâce et en… ruptures. De rupture d’ailleurs il y en a eu une dans l’itinéraire de la jeune femme : elle a quitté le Nord où elle vivait au sein de sa famille sans que celle-ci ne sache pourquoi. C’était au lendemain de la victoire des Bleus à la Coupe du monde en 1998. De foot, il sera aussi question, comme un leitmotiv, au cours du spectacle. Voilà donc Adèle à Paris, d’abord hébergée chez sa tante qui vient de mourir et dont le compagnon (Damien Groleau), un pianiste, ponctuera le spectacle de quelques brefs morceaux de Schubert, de Beethoven… Adèle, pour l’heure, joue – mais est-ce vraiment un jeu ? – avec les mots, les retient, les dévoile, les télescope : une manière de dire ou de raconter tout en en cachant le sens. La parole va ainsi de ci, de là, et sans doute faut-il, pour le spectateur, happer rapidement au passage tel ou tel mot pour tenter de reconstituer une histoire qui refuse presque à se dévoiler. Marie Fortuit a l’art de brouiller les pistes tout en larguant quelques indices qui nous permettraient de reconstituer une histoire. Pour une première œuvre théâtrale, elle fait preuve d’un réel talent. C’est aussi déjà très habile, d’une habileté que la comédienne renforce dans son jeu tremblé, cultivant une sorte de belle et fascinante fragilité. Et puis le fil toujours rompu de l’histoire se renoue avec l’arrivée du frère resté dans le Nord. Entre elle et lui, Octave (Antoine Formica), commence ou recommence un jeu qui n’est pas sans rappeler les Enfants terribles de Cocteau. Adèle et Octave jouent, vieille complicité retrouvée – toujours comme dans la chanson –, se racontent des histoires, se récitent des contes, chantent ensemble, se remémorent les lendemains de la victoire des Bleus, les bons moments d’autrefois, jusqu’à un fameux bal avant le départ d’Adèle dont surgissent seulement quelques indices qui renverraient au « vol avec un i », c’est-à-dire à un viol qu’elle aurait subi, mais qui n’est jamais explicitement dit.



Le récit tout en brisures de Marie Fortuit se construit comme un puzzle dont il manque toujours une pièce. Il refuse de se donner et en même temps nous touche au plus profond. Il y a dans ce spectacle auquel la quatrième interprète, Mounira Barbouch, une pilote de ligne, apporte des bouffées d’une vie mystérieuse et essentielle (le récit se clôt sur un baiser d’amour entre elle et Adèle), des séquences qui sont d’une forte et trouble teneur tout comme le jeu de Marie Fortuit.

Jean-Pierre Han

dimanche 13 octobre 2019

Du rêve au cauchemar

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme. Mise en scène de Jean Boillot. Théâtre de la Cité internationale. Jusqu’au 26 octobre, à 20 heures. Tél. : 01 43 13 50 50. www.theatredela cite.com

L’une des qualités de ces Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme mis en scène par Jean Boillot est de poser de manière subtile et aiguë la question de la réécriture d’un texte célèbre, La Tempête de Shakespeare en l’occurrence. Réécriture, c’est bien le terme employé par les deux intéressés, préféré – on les comprend – à celui d’adaptation. Ce qui marque dès l’abord une volonté d’écart important avec le texte original, tout en ne cessant d’y renvoyer, parfois en négatif, ne serait-ce que dans la dénomination des personnages principaux : Prospero, Caliban, Ariel, Miranda… et avec quelques éléments du cadre, celui de l’île déserte où évoluent les protagonistes en particulier. Reste l’essentiel, celui des uns et des autres, ceux du temps passé, comme ceux du temps présent, dans des configurations différentes, et comme le dit avec justesse le nouvel auteur, « un même désir de lutter contre la finitude », autrement dit une volonté d’outrepasser sa propre condition, sous l’alibi du sacro-saint Progrès, et de lutter contre la mort, le tout dans des fictions forcément différentes, mais l’esprit y est. Est-ce si « occidental » que cela ? Pour ce qui est du rêve, et de l’utopie… Comme le dit avec beaucoup de justesse Jean Boillot, le commanditaire de ce travail, il y a « déport » de la pièce du grand Will… Auteur dramatique que l’on connaît et apprécie, Jean-Marie Piemme a écrit là – et non réécrit donc – un texte d’une belle et haute envergure, et Jean Boillot réalisé un travail tout à fait probant en se jouant (dans tous les sens du terme), des nombreux pièges qu’il pouvait receler. Pièges de l’espace et de la temporalité notamment. Dans une scénographie signée Laurence Villerot qui aide au mieux le spectateur à trouver son chemin dans le labyrinthe de la fiction, Jean Boillot dirige ses comédiens, Philippe Lardaud (Ariel) à Isabelle Ronayette (Sycorax) en passant par Régis Laroche (Prospero), Axel Mandron (Caliban), Nikita Faulon (Xénia), Cyrielle Rayet (Miranda), de la meilleure façon qui soit, c’est-à-dire avec une fermeté qui laisse toutefois assez de liberté pour que leurs personnalités puissent s’exprimer. Il a surtout eu la lumineuse idée d’entremêler – de superposer, dit-il – le texte de Jean-Marie Piemme incarné et joué par les comédiens avec une partition musicale signée Jonathan Pontier. Avec Ars Nova sont réunis trois musiciennes, deux percussionnistes (Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas) et une chanteuse (remarquable Géraldine Keller) qui viennent s’intégrer à l’ensemble, entre ponctuation et décalage de l’action dramatique. Cela confère au spectacle une teneur telle qu'elle rend ces rêves âpres, dérisoires et pour tout dire terrifiants.

Jean-Pierre Han

samedi 5 octobre 2019

Jeu de rôle

L’Île des esclaves de Marivaux. Mise en scène de Jacques Vincey. Création au CDN de Tours-Théâtre Olympia le 25 septembre avant tournée (Amboise, Vire, Colombes, etc.). tél. : 02 47 64 50 50.

Texte bref, mais d’une rare intensité de pensée, L’Île des esclaves était l’un des pièces préférées de son auteur. On le comprend aisément à la vue du spectacle que Jacques Vincey en a tiré avec ses jeunes comédiens de l’Ensemble artistique du T°. Il est en effet d’une belle fidélité à l’œuvre et en rend compte dans toutes ses subtils développements. La pièce lui parle d’autant mieux – et il l’appréhende avec beaucoup de tact et de finesse – qu’il a même pu se permettre d’y ajouter un prologue de son cru, expliquant les raisons de son acte de création, et aussi un épilogue où chacun des comédiens vient raconter – toujours en acte – sa position par rapport à ce qu’il vient de jouer. Rien là cependant, comme on aurait pu le craindre, de pesant ou de superfétatoire. C’est en somme une invite au dialogue avec les spectateurs qui viennent d’assister à la représentation. Ce qui est bien vu si l’on soupçonne qu’une grande partie du public, au fil de la tournée prévue, sera composée de jeunes gens (scolaires et autres), que ce soit dans sa version foraine, hors les murs du théâtre, ou en salle.

Pièce brève donc au titre parlant où l’on retrouve l’une des thématiques chère à Marivaux, celle où il plonge ses protagonistes dans un espace particulier, une île, sorte de no man’s land où les règles du jeu de la société ne sont plus celles en cours. Tout change donc, à commencer par les rapports humains entre les uns et autres. La découverte de l’autre justement ouvre des horizons infinis. Ici, dans L’île des esclaves en l’occurrence, où ont échoués quatre naufragés, deux couples – et il s’agit bien de couples, maîtres et esclaves – qui vont découvrir, et être contraints de se plier à d’autres règles qui régissent le fonctionnement de l’île. On rappellera au passage que c’était là une thématique dans l’air du temps au moment de l’écriture du texte, en 1725. Pour mémoire, Les Lettres persanes de Montesquieu datent de 1721.

La règle donc impose que les maîtres et les esclaves échangent leurs statuts. Voici donc Arlequin, esclave d’Iphicrate (et on remarquera que l’on parle bien d’esclave et non pas de valet ou de servante) à qui il est proposé, et même exigé, de devenir le maître qu’il servait jusqu’à présent. Mais Marivaux va plus loin encore dans cette question d’échange, puisqu’en fait il s’agit de devenir l’autre, pas seulement dans sa fonction, mais dans son être et sa personnalité. Étrange et fort intéressant bouleversement qui n’ira pas jusqu’au bout de sa logique, qui aurait eu des chances de mener à la folie, mais Marivaux n’aborde pas cette thématique qui sera mise au goût du jour deux siècles plus tard seulement. Il interrompt l’« expérience » forcée, la retourne en abordant le rivage du pardon et de la bonté, et tout finira donc dans le meilleur des mondes possibles, ordre retrouvé. On aura eu chaud ! Entre-temps, Marivaux aura tout de même effleuré bon nombre de thèmes qui, s’ils avaient été traités jusqu’au bout – mais tel n’était pas l’enjeu de la représentation –, auraient été vertigineux.

À jouer ce jeu, non pas de l’amour et du hasard – pour l’amour déclaré d’Arlequin à Euphrosine il est vu sous l’angle du rapport de classe, quant au hasard, il n’y en a guère dans ce quadrille – à ce jeu donc, les comédiens qui évoluent dans une mer de ouate qui tombe des cintres en début de spectacle et les submerge (belle scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy) récitent avec à-propos et conviction leur partition. C’est là quasiment leur première expérience professionnelle et elle est prometteuse, car leurs qualités sont bien mises en valeur par Jacques Vincey. Ils ont nom Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet et saisissent avec alacrité la chance qui leur est offerte de se perfectionner et d'entrer dans la profession.

Jean-Pierre Han

mercredi 2 octobre 2019

Le plus beau des animaux

L’Animal imaginaire de Valère Novarina. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 13 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

L'ANIMAL IMAGINAIRE (Valere NOVARINA) 2019 Le dess(a)in de l’œuvre de Novarina est celui d’une spirale qui ne cesse de vriller pour atteindre on ne sait quelle couche, quel état de conscience de notre humaine condition. D’œuvre en œuvre Novarina revient, dans un mouvement perpétuel, sur ce geste. Son métier, comme on parle d’un métier à tisser, c’est la scène, le vaste espace de la scène, il y œuvre comme il peint sur ses toiles ou ses panneaux qu’il inclut d’ailleurs dans sa recherche. Une armée de servants (les « ouvriers du drame » ?) l’aide dans sa tâche. Ce sont souvent les mêmes, fidèles, qui n’ont pas besoin de grandes indications : ils savent quelle est leur tâche et l’exécutent avec précision et célérité. Ils reprennent d’ailleurs leurs gestes anciens, forent là, juste un peu loin que la dernière fois ; sait-on jamais, l’énigme se révélera peut-être ainsi. Un nouvel état des travaux, des recherches, se fait jour. Le dernier état justement, L’Animal imaginaire, donné au théâtre de la Colline, est sans conteste l’un des plus abouti, l’un des plus réussi, après ses dernières tentatives, de La Scène à l’Homme hors de lui. On touche à chaque fois, dans d’infinies variations, à la matérialité de la langue. C’est à la fois jouissif et douloureux, jouissif dans la douleur. Est-ce cela le « Drame de la vie » comme le stipule le titre d’un de ses textes ? Si l’on veut se faire une idée de son parcours d’archéologue de la langue, il suffit d’ailleurs de décliner tous les titres de ses ouvrages : Novarina a ainsi le bon goût de nous offrir en toute clarté les étapes de ses travaux. Tout comme il a toujours le bon goût de nommer la fonction de ses compagnons de recherche qui prêtent leurs corps avec fureur : « le romancier, le déséquilibriste, le mangeur spermier, le mangeur sagace, le rongeur ablatif », etc., et même (surtout) « la mort »… car celle-ci ne cesse de rôder – elle lui a déjà enlevé quelques « ouvriers » parmi les plus fidèles à son esprit, Daniel Znyck, Michel Baudinat, Christine Fersen… Ces figures hantent désormais la scène où s’agitent toujours certains de ceux qui les ont accompagnés, et où apparaissent régulièrement, à dose homéopathique à chaque fois, des nouveaux venus : comme ici, deux haïtiens, Édouard Baptiste et Valès Bedfod qu’il avait cependant déjà dirigé dans l’Acte inconnu monté en 2015. Étonnante et cependant très joyeuse danse de mort exécutée avec virtuosité par Julie Kpéré, Manuel Le Lièvre, Dominique Parent, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci, et qu’accompagnent les musiciens Christian Paccoud et Mathias Lévy. Une drôle de famille que l’on retrouve de station en station, au fil du temps qui passe et qui les marque.

Il y a, dans cet acte encore et toujours réitéré, une dynamique voire une violence qui est celle du geste de l’auteur-metteur en scène qui n’hésite pas à reprendre ce qu’il avait déjà conçu auparavant, à le recycler ; cela lui donne sans doute un nouvel élan. Ce geste c’est celui du peintre qu’il est et demeure dans son travail de plateau. Un plateau où panneaux fixes et mobiles sont agencés de telle manière qu’ils lui offrent un espace assez vaste pour qu’il puisse œuvrer à son aise. On atteint cette fois-ci à une réelle perfection.

Jean-Pierre Han

Valère Novarina, L’Animal imaginaire, éd. P.O.L., 240 pages, 16 euros.
Photographie : © PASCAL VICTOR/ARTCOMPRESS

mardi 24 septembre 2019

Le texte, rien que le texte…

Le Misanthrope de Molière. Mise en scène d’Alain Françon. Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, à 20 h. Jusqu’au 12 octobre. Tél. : 01 42 74 22 77.

Si c’est la première fois qu’Alain Françon met en scène une pièce de Molière – pas n’importe laquelle –, en revanche il y a fort à parier qu’il n’a pas manqué de travailler la langue de cet auteur avec les nombreux élèves qu’il a eu durant sa carrière de pédagogue. Impossible de ne pas être dans cette pensée, tant ce que l’on voit et entend sur le plateau nous y incite. Car la principale qualité de cette représentation du Misanthrope réside bien dans la formidable mise à plat du texte. Comme si Françon s’était évertué à ouvrir le corps même de la pièce, à nous l'offir en la présentant ainsi ouverte. Le texte, rien que le texte ; on connaissait l’art du metteur en scène toujours attentif, à la virgule près, à l’écriture des auteurs qu’il met en scène avec un soin extrême. Avec Le Misanthrope il se surpasse en raison sans doute de la particularité de la pièce dans l’œuvre même de Molière. Particularité tant elle opère dans un registre qui n’est plus tout à fait le même que celui de ses autres pièces. Ce qui la rend d’office d’une extrême complexité ce qu’Alain Françon nous fait parfaitement sentir tout en refusant d’en proposer une énième solution ou « interprétation » (ou commentaire, et dieu sait si dans ce domaine il y en eut !). Il refuse ainsi de choisir entre un Alceste d’un vertueuse rigidité ou d’une ridicule agitation : il est, ici, les deux à la fois, oscillant entre l’un et l’autre, ne sachant plus trop quoi faire de sa personne, de son corps. Dans l’espace dégagé du salon de Célimène proposé comme toujours avec Françon par Jacques Gabel, vaste antichambre conçue comme un lieu de passage d’une humanité en quête du moindre signe du Roi-Soleil, Alceste ne trouve pas sa place sinon dans un recoin sombre où il a tout loisir de méditer sur sa condition, seul contre tous, à ne pas vouloir suivre la règle du jeu, et pris dans les contradictions de ses sentiments vis-à-vis de Célimène, ce que traduit son hésitation à prendre les jambes à son cou ou à rester à l’attendre et à lui parler. Tout est ramassé en une seule journée (unité de temps !) et cela donne de l’intensité au propos, et souligne son caractère d’urgence. Les paroles filent vite et c’est merveille de voir comment les comédiens nous font sentir cette urgence. Directeur d’acteurs hors pair, Alain Françon a constitué une distribution pour ainsi dire parfaite : entendre les comédiens dire les vers de Molière en leur imprimant une rythmique au cours de laquelle l’accent est soudainement mis sur tel ou tel terme confère à l’ensemble une respiration et une coloration admirables. À ce jeu, et jusque dans sa gestuelle, Gilles Privat est prodigieux, et ses dialogues, ou faux dialogues, avec Pierre-François Garel dans le rôle de Philinte sont un véritable régal. Mais c’est toute la distribution qu’il faut louer avec Marie Vialle en Célimène qui demeure pour ainsi dire insaisissable, avec une Arsinoé telle qu’on ne l’avait jamais envisagée, Dominique Valadié, et leurs camarades de plateau, tous au diapason.

Une vraie lecture du Misanthrope, en toute apparente simplicité.

Jean-Pierre Han

mercredi 18 septembre 2019

Un "Galilée" de belle facture

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Mise en scène de Claudia Stavisky. La Scala (Paris), à 20 h 30, jusqu’au 9 octobre. Puis tournée. Tél. : 01 40 03 44 30.

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La première vertu de cette Vie de Galilée initiée et présentée par Claudia Stavisky est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral ; ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française et donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie du savant sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières, la langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité ; les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de justesse et de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton qui campe un Galilée qui même au plus fort de son travail n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé et n’hésitant pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec une belle conviction. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton parvient à rendre palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux et est au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Simon Gosselin

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